Dastara, la compulsion constitutionnelle du printemps arabe

Publié: 4 octobre 2011 dans Etat et démocratie, Maroc, Printemps arabe
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Le XIXème siècle est connu pour être le siècle des inventions. Moins connu est le problème linguistique qui en découla. Comment appeler ces signes qui se transmettent, ces machines qui parlent, ces cylindres qui enregistrent ? On inventa foison de mots nouveaux : le télégramme, le gramophone, le phonographe.

Les orientaux connurent le même problème, quand ils importèrent les inventions des autres. Par exemple, la constitution. Les Arabes empruntèrent à la langue persane le mot dastour, qui signifie « ordre ». De jeunes intellectuels orientaux apprirent à épeler avec sérieux ces deux syllabes, et réclamèrent, dans l’enthousiasme, des dastour qu’ils préféraient prononcer dostour. La Tunisie, province ottomane, établit la première Loi fondamentale dans un pays musulman en 1857. Pour la féliciter, la France la colonisa en 1882. Mais cela ne suffit pas à modérer l’engouement pour le dostour. Le Caire trépigna en 1879, Téhéran en 1905, Istanbul en 1908. Partout des peuples piaffaient d’enthousiasme pour les dostour. On leur en donna. Il n’y eut pas jusqu’au lointain empire chérifien qui apprit le mot en 1908, à l’occasion d’un conflit de famille entre Moulay Abdel-Aziz et son frère Moulay Abdel-Hafid. La France le félicita, comme elle avait félicité la Tunisie.

Depuis quelques mois, les officines où se forgent les opinions publiques arabes promeuvent un verbe nouveau, dastara, « constitutionnaliser ». Formé sur le mot dostour, c’est un néologisme au carré, autant dire le symptôme d’un profond malaise. Dastara est le procédé qui permet, à coup d’articles et d’amendements, d’introduire dans les constitutions des réalités sociales (le sport, le développement…) ou des identifications culturelles (les langues, les ethnies…). Vue comme un gage de démocratie, la dastara créera des constitutions obèses, boulimiques de toutes les réalités sociales et culturelles, obsolètes sitôt installées.

Constitution politique et constitution sociale

Croire qu’une inflation constitutionnelle fonde la liberté, c’est demander à la quantité de pallier l’absence d’une conception forte et stricte de la chose publique. Une constitution n’est pas un catalogue culturel, répertoriant la réalité d’une société donnée. Les penseurs politiques du XIXème siècle précisaient souvent constitution « politique », pour la distinguer de la culture et des traditions du pays, qui sont sa constitution « sociale ». Vouloir indexer une constitution politique, qui est une structure, sur la constitution sociale, mouvante, c’est prendre le risque de changer de constitution à chaque génération, au moins, et de diminuer sa crédibilité aux yeux des citoyens.

 Les constitutions pérennes sont lapidaires, peut-être même laconiques – lisez la constitution américaine, qui date de 1787. Elles disent peu mais bien, pour laisser à la vie publique l’occasion de se développer autour de l’ossature des articles. La dastara, la constitutionnalisation, est en train d’installer dans les espaces publiques arabes en devenir trois croyances néfastes : faire de la constitution un miroir de la société, son résumé encyclopédique là où elle doit lui fournir un cadre où prospérer ; noyer la question du pouvoir et de la souveraineté dans des considérations culturelles et sociales oiseuses, source potentielle de violences civiles ; habituer l’opinion à des constitutions périodiques, donc peu crédibles, devant la permanence, l’éternité même, de l’ordre social.

Les éléphants blancs de la démocratie

Pour se féliciter de l’octroi royal du 17 juin dernier, plusieurs observateurs congratulèrent les Marocains qui allaient bientôt disposer de l’une des meilleures constitutions au monde, fruit d’un assemblage de pièces rares et d’importations derniers cri. On appela dans les années 1970 les « éléphants blancs » ces usines clefs en main, ces infrastructures mirobolantes et inutiles, que plusieurs pays du Tiers-monde, forts de l’argent du pétrole ou du cacao, achetèrent pour meubler les jungles et les déserts. Ils y rouillent encore. Beaucoup de pays arabes s’offriront dans les mois ou les années à venir de tels éléphants blancs politiques, rédigés dans le consensualisme le plus flou, le plus angélique, en espérant en faire un bouclier contre la gestion des inévitables rapports de force politiques.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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