Toute société, même la plus égalitaire, a des élites. La formation, la sélection, la place qu’elle offre à celles-ci sont révélateurs de son régime de valeurs, de son idéologie, de ses blocages.

Au Maroc, conseillers du souverain, ministres et dirigeants d’offices publics composent un type de dirigeants singulièrement homogène. Etudes poussées et à l’étranger, expériences professionnelles auprès des grandes multinationales, double attache française et anglo-saxonne (par le diplôme ou l’expérience professionnelle). Cela pour le « who’s who » visible. Ajoutons l’extraction sociale limitée à un petit cercle, les alliances matrimoniales renforçant cet exclusivisme, et une sociabilité frénétique au sein de clubs ou dans l’entourage des grands, renforçant ces attaches.

Dans ce contexte, la désignation de Benkirane comme chef de gouvernement, les noms prévus de ministres, tranchent et jettent un trouble dans les eaux calmes du cursus honorum de l’homme public marocain.

Benkirane, Daoudi, Othmani, Khalfi… n’ont pas fait d’études à l’étrangers. Ils n’ont pas travaillé chez McKinsey ou à la Barclays Bank. Ils ne sont pas époux, beaux-frères ou cousins les uns des autres, ou de tel ou tel. Ils parlent peu ou mal les langues étrangères. Et quand ils les parlent c’est en les écorchant. La chemise sans cravate de Benkirane n’est pas une coquetterie, mais la métonymie d’un plus vaste changement, tout comme il n’est pas tant barbu que mal rasé.  

Elites de cour et élites des urnes

L’homme politique ne s’autorise que de lui-même. Il partage cette qualité avec les artistes. Aucun parcours ni diplôme ne devraient valider un poste tirant sa légitimité du seul suffrage universel. Cette règle implicite est sans cesse bafouée. On sait en France la part que les énarques ont dans le parlement et les cabinets ministériels. Au Maroc, c’était un panier de caractéristiques qui fournissait cette accréditation. Benkirane n’en remplit presqu’aucune. Sa force ne tient qu’à sa légitimité populaire. C’est la grâce de l’âge démocratique : le choix du peuple porte sur le discours d’un candidat, par-delà ses diplômes, ses stages ou ses réseaux.

Les deux dernières décennies, les signaux envoyés par les élites auprès des jeunes promotions signifiaient clairement l’inutilité du militantisme. On voyait accéder aux postes de ministre des ingénieurs et des banquiers, des « têtes » et des « cracs ». La validation partisane venait, à la dernière minute, les inscrire sur une liste électorale. Ce n’était après tout qu’une formalité. On a cru faire de la politique comme on gère une multinationale : par le diplôme et le réseau. C’était le désir secret d’Hassan II vieillissant, face à l’inéluctabilité de l’alternance : il multiplia ces « G14 », ces « académies du royaume », ces cercles sans aucune attache autre que le mérite scolaire et la grâce royale. Il voulait résolument enraciner la pratique de l’intellectuel et du politique de cour, homme d’exception ne tirant de légitimité que de sa proximité du souverain.

En portant Benkirane à la tête du gouvernement, les urnes et l’adoubement royal introduisent au Maroc la légitimité brute du militant. Car même El Youssoufi, militant de longue date, avait, au titre de chef de gouvernement, d’autres qualités : son parcours historique, ses réseaux, ses relations internationales… qui finissaient par amoindrir le profil politique pur au profit d’une image d’opposant aristocratique.

Courtisans, technocrates et politiques

Est-ce la fin des courtisans et des technocrates ? Les premiers perdront de leurs prérogatives politiques, sans doute, mais continueront d’être présents dans des domaines – affaires internationales, réseaux caritatifs… – où la délimitation des frontières entre le gouvernement et le palais ne fait que commencer. Quant aux technocrates, à vrai dire, ils ne disparaîtront pas tout à fait. Si l’expérience démocratique réussit, ceux-ci s’habitueront à la place qui leur est due. Dans leur langue, on l’appelle le « back-office ». Ils feront leurs équations à l’arrière, mais c’est au ministre qu’il faudra expliquer pourquoi le Maroc a besoin d’un TGV ou d’un accord de libre-échange avec les Etats-Unis. En arabe, et sans cravate.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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