L’Egypte, comme la Tunisie ou le Yémen, ont refusé la transmission familiale du pouvoir. Des hommes forts, oui, mais pas leur fils. Autre est la situation levantine. Le XXe siècle a vu naître plusieurs dynasties familiales au Liban comme en Syrie. De part et d’autre de la frontière, les mêmes éléments composèrent une grande partie de l’histoire politique contemporaine de cette région : minorité religieuse, montagne frondeuse, Etat artificiel.

Famille, montagne, minorité

Pierre Gemayel comme Sulaiman Frangieh, Hafez el Assad comme Kamal Joumblatt, ont beaucoup de points communs. Des petits caïds de montagne descendent en ville, à la faveur du commerce, de l’administration coloniale, de l’armée. Ils font en sorte que leurs enfants s’insèrent dans le tissu urbain, sans pour autant délaisser les utiles alliances claniques. Une invention du XIXe siècle les aide à asseoir ce pouvoir récent : le parti politique. Phalanges, Baath, Parti Populaire Syrien, ils investissent les nouvelles formations, dont ils font un tremplin pour leur ascension. Et la confrontation avec les vieilles élites des plaines survient assez tôt. Avec cette règle : la consolidation des Etats nés du partage colonial favorise les minorités confessionnelles nouvellement urbanisées : les Maronites au Liban, comme les Alaouites en Syrie, bénéficient de la fin des réseaux urbains ottomans, de la fragmentation du vaste marché économique, de l’établissement des frontières. Une capitale, Beyrouth ou Damas, adossée et associée à une montagne, le Metn ou le Djebel Ansarieh, qui lui procure des ressources démographiques régulières, écrasent les villes de province – Tripoli, Saïda, Alep, Homs, Hama… – et marginalisent les notables sunnites et orthodoxes. Dans le décor de la modernité politique – capitale, administration, parlement – la loi de la Montagne prospère, avec ce paramètre fondamental : l’importance des liens de sang. Dans son film Valse avec Bachir, Ariel Forman dresse un parallèle entre une histoire individuelle et la grande histoire de la région. Ce parallèle concerne le narrateur. Il concerne tout aussi bien le personnage de Bachir. Sa mort, imputée au Palestiniens, fut l’œuvre des Syriens. Ils avaient leurs raisons, des raisons d’Etat, rationnelles et passionnellement neutres : éliminer un allié des Israéliens. On sait aujourd’hui qu’ils s’appuyèrent, pour exécuter cette manœuvre, sur le Parti Populaire Syrien (PPS). Et ce parti n’avait pas que des raisons rationnelles pour exécuter Bachir…

Crime du père, châtiment du fils

En 1949, le fondateur du PPS, Antoun Saadeh, était exécuté après un procès expéditif. Le principal bénéficiaire de cet assassinat fut Pierre Gemayel, le chef des Phalanges, son ennemi juré. Trente-trois ans plus tard, en 1982, le parti se vengeait de Pierre en la personne de son fils Bachir. Une génération payait pour la précédente, comme dans toute tragédie grecque, comme dans toute histoire associant la Méditerranée, la montagne et la famille.Bachar à son tour, payera-t-il pour les crimes de son père ? Il est saisissant de voir combien cette situation syrienne est contradictoire : c’est le seul pays arabe en révolution dont le chef ait l’âge des insurgés. En Tunisie, en Egypte, en Libye, au Yémen, des jeunes révoltés chassèrent un vieux tyran. Mais en Syrie ? L’extrême violence des événements montre combien cette révolution est d’abord une guerre fratricide, la lutte au sein d’une même génération, sous le regard figé d’Assad le Père, mort sans que justice soit faite. Les mêmes arguments avancés au début des années 2000, lors du «Printemps de Damas», pour justifier le pouvoir de Bachar, sa jeunesse, son éducation, sa proximité avec les jeunes, peuvent aujourd’hui être retournés contre lui : de quel droit ce « fils » peut-il régner sur d’autres « fils », sinon le seul droit de la force brute ? La situation syrienne n’est pas seulement une histoire de vengeance familiale : à la différence de Béchir Gemayel, Bachar Assad fait face à une contestation politique collective claire et publique. Néanmoins, les fantômes du passé sont dans beaucoup dans la tragédie syrienne. Dans la valse que le peuple danse avec Bachar, la musique est de 2011, mais les figures remontent à la génération précédente.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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