L’Etat autoritaire arabe né dans les années 1950 était structuré autour de la notion d’ennemi. Ses différentes composantes : l’état d’exception permanent, le parti unique, la militarisation de la société, ne pouvaient se maintenir qu’autour de cette colonne vertébrale qu’est l’ennemi. Ou plutôt un Feinbild, comme disent les Allemands, une figure imaginaire de l’ennemi, qui justifiait la dictature et la carapace caractérielle, le complexe de la forteresse assiégée et la paranoïa policière.

Cette figure de l’ennemi, la lutte contre la puissance coloniale ne put à elle seule la cristalliser. Mise à part l’Algérie du FLN, aucune lutte d’indépendance ne déboucha sur une prise de pouvoir par un Parti-Etat. Au Maroc, l’Istiqlal apprit très tôt à composer avec d’autres forces, sociale – les notables ruraux, intacts malgré la décolonisation – et politique – la Monarchie. Ailleurs, en Irak, en Egypte, au Levant, la présence française ou britannique, aussi nocive fut-elle, ne put servir de repoussoir conséquent. L’échec piteux de l’expédition de Suez en 1956, le retrait graduel des Britanniques de la Péninsule arabique, les errements français au Maghreb, tout contribua à affaiblir et à rendre fantomatique et insaisissable un éventuel ennemi français ou britannique. 

Israël nécessaire aux dictatures arabes

C’est Israël, bientôt secondé par les Etats-Unis, qui devait fournir un puissant outil conceptuel aux dictatures arabes. Morsure coloniale injustifiée en pleine ère de décolonisation, colonisation de peuplement méthodique, dépossession de la paysannerie palestinienne, tous les éléments de la tragédie israélo-palestinienne étaient lisibles et directement traduisibles en termes idéologiques par les Partis-Etats en construction. Appelés « Etats du front », l’Egypte, la Syrie, mais aussi l’Irak ou l’Algérie ne le furent pas seulement parce qu’ils firent concrètement des guerres de libération, ils le furent surtout parce qu’ils avaient la guerre pour horizon, et tout leur espace public, depuis l’uniforme que portaient leurs leaders jusqu’aux chants patriotiques que chantaient leurs écoliers, était placé sous l’égide de Mars.

Quelque chose de terrible se produisit entre 1967 et 1973. La figure de l’ennemi principal, Israël, s’estompa. La défaite éclaire de 67 brisa le pilier central de l’appareil despotique arabe. A quoi bon la dictature, la police, l’état d’urgence, si l’Etat s’effondrait en six jours ? La guerre d’octobre 1973 rétablit un semblant d’équilibre, mais au prix d’une renonciation idéologique : l’alliance avec les Américains et les pays du Golfe. Les dictatures arabes étaient orphelines de l’ennemi. Ce fut leur plus douloureuse perte, plus que le Golan ou le Sinaï.

L’islamiste remplace Israël  

Il existe, en zoologie, des cas de prédateurs faits pour une proie particulière et qui, après une crise écologique, adaptent leurs serres et leurs griffes à une nouvelle victime. Quelque chose de ce genre se produisit dans les Etats arabes des années 1970. Ils gardèrent leurs crocs et se trouvèrent une nouvelle proie. Ils ne cherchèrent pas longtemps, et ils ne cherchèrent pas loin. Les militants islamistes que Sadat libéra des geôles de Nasser, qu’Assad crut utiliser contre l’aile radicale du Baas, que le FLN pensa mobiliser contre les revendications sociales, montrèrent un tel potentiel, que l’Etat autoritaire mordit dedans,en  apprécia le goût, et en fit le nouveau Feinbild.

Les instruments créés pour lutter contre l’ennemi extérieur – le parti unique, l’état d’urgence, la militarisation – furent désormais mobilisés au nom de la lutte contre l’obscurantisme et le terrorisme. On retourna les armes pointées sur l’ennemi extérieur contre la société. Il fallut seulement réaménager le rapport entre légitimité et front de guerre : la légitimité de Nasser ou du Baas était intérieure, auprès du peuple, son ennemi extérieur. Désormais l’ennemi était intérieur dans la société, peut-être même était-il la société, et la légitimité extérieure, auprès des soutiens occidentaux.

Les révolutions arabes ont débarrassé les sociétés de l’Etat prédateur. Il faut désormais débarrasser la politique arabe, plus radicalement, du concept d’ennemi : en libérant l’espace public du Feinbild, qu’il soit  israélien ou islamiste.  

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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