Les réactions provoquées par le zoom intitulé « Et si le Maroc n’avait pas été colonisé ? » furent singulièrement éclairantes. Elles étaient, non pas contrastées, mais strictement symétriques, aux deux bouts d’un même spectre : il y avait ceux qui dénigrèrent un article défendant les « aspects positifs » de la colonisation et ceux qui semblèrent saluer l’effort français pour sortir le Maroc de son archaïsme. Notons qu’à aucun moment il ne s’agît de défendre un quelconque bilan positif. Il y a là, sans doute, des échos de la loi votée en France – massivement – le 23 février 2005 et établissant, juridiquement, « le rôle positif de la présence française outre-mer notamment en Afrique du Nord ». Ces réactions révèlent un filtre insistant, empêchant une lecture dépassionnée de la colonisation.
J’ai écrit : « Que serait-il advenu alors du pays ? Se poser cette question, c’est tenter de comprendre l’importance de la présence française dans notre histoire, c’est commencer un premier bilan, c’est repérer les blocages et les nœuds qui datent de cette période. ». L’importance n’est pas gage de qualité, mais de centralité : on ne peut balayer cette phase par le déni ; quant au bilan, la suite dit bien qu’il est de l’ordre du diagnostic préalable à toute politique saine : pointer les blocages et les nœuds avant de penser et de pratiquer des politiques d’émancipation et de démocratisation, particulièrement dans les domaines culturel et social.

 Impérialisme, colonie, protectorat

Il arrive encore à quelques plumes de dire que le Maroc, qui fut un protectorat, n’a jamais été colonisé. C’est jouer sur les mots, et s’offrir, à peu de frais, un statut d’exception et même de puissance. On ne connaît pas un pays extra-occidental qui ne fut pas colonisé. Telle est la vérité, ni triste ni joyeuse, mais assurément complexe.

La Russie pré-coloniale a été inondée de capitaux français, la Grèce et la Roumanie nouvellement indépendantes, avaient des économies subordonnées à l’Allemagne, les Turcs, qui veulent bien croire à leur exception feignent d’oublier combien l’empire ottoman était lié financièrement. Il arriva même que des pays soient colonisés deux fois, sous des formes différentes : les colonies espagnoles, en Amérique latine, ne s’émancipèrent politiquement, au début du XIX° siècle, de Madrid, que pour tomber quelques années plus tard, dans la cage de fer du capitalisme britannique ou américain. L’Argentine, Cuba, le Pérou, ont toutes les caractéristiques d’une colonie au début du XX° siècle.

Aussi, le terme « impérialisme » est-il préférable à celui, exclusif, de colonie. Et il faut préciser, dès lors, que l’impérialisme n’est pas seulement un ensemble de traités, de batailles, et de projets d’infrastructures, mais un bain économique et culturel, qui débute bien avant la pénétration physique des armées européennes. Revenons au Maroc : il est, dès le milieu du XIX° siècle, ceinturé d’accords commerciaux et financiers entravant sa liberté. Et chaque mouvement visant à le libérer l’enchaînait plus solidement. Cette réalité qui date d’avant 1912 s’est poursuivie après 1956.

Les deux Maroc

Le Maroc, en 1912, est dans une situation particulière. Il n’est pas l’Égypte ou la Tunisie de 1882, lorsque, respectivement, Britanniques et Français briseront deux pays en voie de développement réel pour les coloniser. Il n’est pas l’Inde, que la Grande-Bretagne grignotait depuis le XVIII° siècle, avant l’établissement de l’empire britannique après 1857.

En le comparant à l’Éthiopie et au Yémen, j’insistais sur la dualité de son rapport à l’international. Les villes atlantiques étaient déjà insérées dans le schéma impérialiste : Tanger, Essaouira, El Jadida, constituaient des terminaux d’axes économiques. Parallèlement, un Maroc de l’intérieur poursuivait, facticement mais avec ténacité, un effort de maintien et de conservation. Le Yémen, qui n’a pas été colonisé « politiquement », finit cassé en deux, tant la tension était forte entre sa côte et sa montagne.  C’est à un tel exercice, de spéculation théorique, qu’appelait le zoom précédant, pour mieux comprendre nos dualismes, nos inégalités régionales, culturelles et géographiques actuelles, et certainement pas à une réécriture fantasmatique de l’histoire.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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