Le lien entre répression sexuelle et répression politique peut sembler lointain ou artificiel. La logique qui associe répression sexuelle et politique et, partant, libération sexuelle et politique, est pourtant transparente, transparente mais déniée. Un adolescent, avant de s’assurer de lui-même, de son corps et des rapports qu’il entretiendra avec son entourage, connaît quelques mois ou quelques années de « resquille » : il va dissimuler, mentir, découcher… Bref, il cherche et attend le moment où une confrontation rapide et saine avec ses tuteurs (parents, enseignants, etc.) fera de lui un être majeur. Un moment de clandestinité précède celui de la reconnaissance et de l’égalité. Mais là où la société et l’Etat se coalisent contre toute sexualité hors mariage, dans une société où l’âge moyen du mariage ne cesse de reculer, cela signifie des années de clandestinité. Clandestinité sexuelle certes, et on s’arrête à ce phénomène : une sexualité informelle, hâtive et inquiète, survit et persiste sous la répression, comme l’herbe sous le ciment, mais déformée par le mensonge. Et très tôt, des adolescents apprennent à supplier, corrompre, négocier hors la loi avec des agents d’autorité qui les ont surpris marchant côte à côte.

Mensonge plutôt qu’abstinence

Mais s’il faut corrompre un flic pour se tenir par la main, pendant dix ou quinze ans, avant le mariage, que ne fera-t-on lorsqu’il s’agirait d’investissement et d’impôt, d’immobilier et de placement ? S’il faut passer par des négociations personnelles plutôt que par le droit contractuel parce qu’on s’est embrassé, que ne fera-t-on lorsqu’il s’agirait de pouvoir et de politique, de vote et pression ?

Une société qui pénalise une dimension fondamentale de l’être, la sexualité, pendant, non pas quelques mois ou quelques années, le sourire complice en coin, mais durant une décennie, une société qui fait semblant qu’une fille ou un garçon de vingt ou vingt-cinq ans n’a pas de vie sexuelle se condamne à la clandestinité globale et prépare les siens à l’informel.  Ceux qui, à seize ans, à peine conscients de soi, ont dû supplier un quelconque flic de ne pas les mener au poste, parce qu’ils se tenaient par la main, et parce qu’en cette matière, la famille allait être aussi répressive, aussi brutale que l’Etat policier, se forment à la vie mutilée des dictatures. Celle où le moindre droit vital, étant interdit ou cadenassé de loi, laisse entendre que tout, par ailleurs est permis, si l’on passe par les voies de la corruption et des liens personnalisées.  C’est donc au niveau des représentations, qui sont centrales dans la formation de la jeunesse, que la répression sexuelle légalisée par l’Etat, prolongeant la répression par la famille patriarcale, produit les germes de l’autoritarisme.

Déni, fraude, évitement

On objectera que cela était le cas de tout temps, dans les sociétés islamiques. Mais précisez alors l’âge moyen du mariage au Maroc dans les années 1920 : à peine nubile la fille était mariée, et le garçon aussi, passé quelques courtes années où l’on tolérait le passage par la maison close. Il s’agit là d’un exemple quasi-pur de développement désarticulé : les structures démographiques ont évolué (l’âge moyen du mariage a reculé d’une dizaine d’années) sans que les structures mentales n’obéissent au moindre frémissement, se durcissant plutôt contre la réalité têtue. C’est comme si on devenait pubère à 15 ans, en 1920, et à 25 ans aujourd’hui.

Les premiers auteurs à avoir pointé cette relation se penchaient sur des sociétés où le rapport au corps et le rôle de la religion comme régulateur ne sont pas les mêmes qu’au Maghreb. Et cependant, ils aboutissaient déjà à des conclusions similaires, et formulèrent cette dimension de « désarticulation » entre des infrastructures (économiques, industrielles) modernes et des mentalités féodales sur la défensive. Cessez de vous étonner de la facilité des Marocains à brûler un feu rouge, à corrompre un fonctionnaire pour un droit légitime, à mentir ou à poser un lapin de dernière minute : vivre une adolescence mensongère, à cet âge où chaque minute est éternelle, rend prématurément vieux et sournois, comme l’herbe sous le béton.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos. Voir aussi La carotte et le bâton.

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