Pourquoi Hassan II et Basri eurent tant de facilités à mobiliser gauchistes et extrême-gauchistes, au service des basses besognes policières ? Pourquoi, parmi les gouverneurs et les caïds, parmi les directeurs d’offices et les chefs de postes, une telle quantité de camarades ? Pourquoi un petit bras de l’USFP était plus susceptible de servilité aveugle envers le makhzen qu’un membre de l’Istiqlal ?
La réponse n’est pas politique, ne la cherchez pas dans une quelconque combinaison idéologique. Ceux qui pensaient en termes doctrinaux refusèrent toujours ce service, préférèrent l’exil, la prison ou l’esseulement aux dahirs de nomination. La réponse est sociologique.

Le rôle historique des partis-État

Pour mieux comprendre cet échec, il faut revenir sur la mission qui était attendue de l’UNFP, puis de l’USFP. Il suffit pour cela de se pencher sur le rôle social que jouèrent des « partis frères », le FLN en Algérie, ou le Baas en Irak ou en Syrie, ou encore les différents partis communistes dans les pays du bloc de l’Est. Tous ces pays avaient en commun un même niveau de (sous)-développement historique bouleversé par l’impérialisme occidental : une paysannerie nombreuse, une démographie traditionnelle, et l’absence de structure de classes. Ce triptyque s’était transformé en exode rural massif, en explosion démographique et en début de prolétarisation. On pense souvent, et à juste titre, à l’école, comme intermédiaire entre un monde paysan, replié sur lui-même, sur sa culture locale et son patois, et l’État-nation. C’est vrai mais c’est incomplet, surtout pour des pays aux structures encore inachevées. Car à la différence de la France par exemple, un paysan nouvellement urbanisé et alphabétisé ne trouvait pas un État centralisé et ancien tout prêt à l’accueillir dans sa machinerie complexe et abstraite, égalisatrice. Ce rôle fut dévolu aux partis-État de type léniniste. Dans l’ensemble des pays dits du Tiers-monde, à commencer par la Russie et l’Europe de l’Est, les partis uniques, militarisés et dictatoriaux, offrirent à une génération de néo-urbains et néo-alphabétisés l’occasion de participer à un monde politique commun, une identité et un sens collectif, que les vieux États d’ancien régime, vermoulus et semi-féodaux, étaient incapables de donner.

L’échec politique de la gauche marocaine

Ce sens idéologique s’accompagnait d’une véritable promotion sociale et économique : tous ces partis uniques, autoritaires et idéologiquement cuirassés, furent les marchepieds de l’ascension sociale d’une paysannerie déstructurée par l’école et la modernisation économique et qui retrouvait une place dans l’économie du salariat étatique.

On comprend mieux dès lors la spécificité de la gauche marocaine. Elle ne prit pas le pouvoir… On s’arrête au pur aspect politique, on pointe du doigt les alliances, les tergiversations, le balancement indécis de l’Istiqlal, le rôle des notables ruraux… Ces choses, vraies et valables, masquent l’échec social du parti-État USFP. Ce qui était attendu de lui : offrir une sécurité idéologique, mais aussi économique et une possibilité d’ascension sociale, il ne l’offrit pas, il s’y déroba. Idéologiquement, rester dans l’opposition était certes une fidélité à ces principes. Mais socialement, cela fragilisa sa base, qui pourtant lui resta fidèle, mais apprit à trouver ailleurs, c’est-à-dire dans l’État, aussi « réactionnaire, droitier, féodal » qu’il soit, son statut économique et social. Aussi, à chaque secousse, qu’elle soit économique ou politique, l’État était-il assuré de trouver, parmi les rangs de ces opposants historiques, des serviteurs fidèles.

Une contradiction apparente, qui recouvrait une profonde cohérence, qui jamais n’échappa au regard de sociologue averti que fut le roi défunt : le parti-État socialiste ayant échoué à se constituer en parti unique au pouvoir, il fallait bien qu’une autre entité puisse satisfaire les besoins économiques, sociaux, culturels de ces milliers, de ces dizaines de milliers de camarades socialistes « mais » salariats de l’État. Ce fut le makhzen.  Et au tréfond de chaque camarade-salarié, un sautillement permanent agitait sa conscience : il servait l’État, pas le régime, les Marocains, pas les féodaux, les objectifs socialistes du parti, pas le makhzen, la patrie, pas le roi… Chacun s’accommode comme il peut avec sa conscience.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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