Personne n’aurait idée de confondre le président et la République, le député et le Parlement… Mais le roi et la royauté ne semblent pas partager ce sort, et combien de critiques adressées à un souverain furent traduites en termes systémiques, et combien d’apologies de telle ou telle action royale en hommages à la monarchie. Cette confusion est malvenue, comme tout brouillard conceptuelle, elle ne contribue pas à clarifier le débat, mais ses raisons sont anciennes et compréhensibles. La monarchie s’est construite, dans la plupart des sociétés humaines, selon une même métaphore : le corps du roi symbolise, concentre, incarne celui de la collectivité. Le roi bien portant exprime la santé éclatante de ses sujets, le roi victorieux la victoire de ses ouailles. Relation mystique ancienne mais qu’on aurait tort de renvoyer à un archaïsme partout dépassé. Plusieurs auteurs ont montré comment la sécularisation de cette idée a transféré au Parti, à la nation, au dictateur, cette allégeance mystique, avec des effets néfastes, ceux que l’histoire de la première moitié du XXe siècle raconte.  Une pensée saine et dépassionnée de la monarchie est possible, elle est même nécessaire. Fait fondamental dans l’histoire du Maroc, gage de son indépendance pendant des siècles, la monarchie ne peut rester par ailleurs l’angle mort de la pensée politique.

Le roi, incarnation de la royauté

D’une confusion faite d’agglomérats indistincts, une clarification préalable s’impose. Trois registres composent le fait monarchique : le royaume, qui est le domaine où se déploie la souveraineté, le roi, qui en est l’incarnation, et la royauté, qui est l’institution. Et une physique propre régule les relations entre ces registres, les deux derniers particulièrement : la royauté est la maison englobante, et le roi, les différents rois se succédant, les incarnations particulières englobées. Cette confusion tient à un préjugé tacite : la monarchie serait un fait arbitraire, et une dynastie une série de personnalités, s’enchâssant dans l’histoire comme les perles d’un collier. Un souverain n’aurait pas de réelle relation structurelle avec le précédent ou le suivant, pas plus qu’un caractère humain n’est fondu dans un autre. Pensée profondément simpliste et marquée du sceau de la modernité politique, qui ne trouve de rationalité que dans les institutions contemporaines et les systèmes écrits.

Or une monarchie, indépendamment des monarques qui la composent par leur incarnation physique, est une architecture institutionnelle autonome et cohérente. On ne peut lire et comprendre l’action d’un souverain alaouite particulier sans le cadre idéologique et légitime dans lequel il s’inscrit : le chérifisme, la synthèse malékite-confrérique, l’équilibre des forces culturelles culminant au trône.

Principe de responsabilité

Cette distinction, que les habitudes mentales éloignent, est au fondement du reste. Les responsabilités, les vocations, les rôles, diffèrent entre les souverains, selon leurs caractères, leurs époques et les rapports de force internationaux du moment. Mais la frontière entre l’action royale individuelle et l’assise dynastique doit être tracée. Les choses ne sont pas simples et elles commencent à peine à être abordées. Distinguer entre Moulay Hafid, qui a signé le traité de Fès instituant le protectorat et la monarchie marocaine, distinguer entre le dahir berbère de 1930 et la monarchie marocaine, distinguer entre les atteintes aux droits de l’Homme et la monarchie marocaine…

On dit d’un arbre qu’il ne doit pas cacher la forêt, on dit que la répétition lassante des vagues fait la mer unifiée ; ce même principe travaille la monarchie, sa continuité, sa plasticité, sa capacité à répondre, selon le roi du moment, à l’histoire du moment, toujours la même et toujours différente. Cet exercice – isoler le monarque de la monarchie – nécessite discernement intellectuel et courage politique. Les (rares) monarchies à avoir traversé l’épreuve de la massification de la politique et de l’ouverture démocratique l’ont fait, et le Maroc – institutions, élites et citoyens – doit à son tour s’atteler à cet exercice.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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