« Exister, c’est exister politiquement », le droit de vote des étrangers en France – Retranscription radio

Publié: 22 juin 2012 dans Culture et politique, Etat et démocratie, Histoire moderne, Intellectuels et politiques, Maroc, Médias, Migration(s), Relations Nord-Sud
Tags:, , , , , , , , , , , , , , ,

« Exister, c’est exister politiquement. » On doit cette formule au sociologue franco-algérien Abdelmalek Sayad. C’est le titre qu’il a donné à un texte écrit en 1985, à propos des Marches des Beurs, de celle de 1983 surtout, dite la « Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme ». Ce mouvement, visant à l’intégration politique des français enfants d’immigrés a connu des métamorphoses, des reculs et des avancés. Un autre combat, né à l’époque également, n’a toujours pas abouti. La formule de Sayad s’y applique admirablement. Il s’agit du droit de vote des étrangers aux élections municipales.

Ce droit figurait dans le programme socialiste de 1981. Mais les promesses n’engageant que ceux qui y croient, ainsi que le disait si bien François Mitterrand, jamais une loi n’aboutit. En 2007, ce fut au tour de Nicolas Sarkozy d’en faire la promesse. A la place, il y eut la circulaire Guéant et les expulsions. Le nouveau président socialiste en a fait également le vœu. Aujourd’hui qu’il dispose d’une majorité absolue au parlement, et que la gauche tient le sénat, la loi passera-t-elle enfin ?

En réalité, ce projet de loi, les débats qu’il soulève, les résistances de la société, en disent plus long sur la République française, sur le sens qu’elle donne à la démocratie, que beaucoup d’autres controverses.

Précisons d’abord que la France est aujourd’hui l’un des rares pays de l’union européenne à ne pas accorder ce droit. Loin d’être une avancée démocratique utopique, la possibilité que des étrangers votent aux élections municipales est une réalité devenue très courante en Europe et ailleurs. Le Maroc, depuis 2011, en offre la possibilité, sous condition de réciprocité, par exemple.

Alors, pourquoi cet archaïsme français, là où les monarchies scandinaves et britannique, le Benelux ou l’Espagne ont passé le cap ? Il faut se pencher sur plusieurs dimensions, qui en disent long sur la France, son histoire et son devenir.

Indivisibilité de la citoyenneté

Le premier point, c’est que l’histoire politique française moderne accorde une grande importance à l’indivisibilité de la citoyenneté. Accorder un droit de vote partiel, aux élections municipales mais pas nationales par exemple, aux étrangers qui payent des impôts mais pas aux autres, c’est réveiller le fantôme du vote censitaire, des distinctions de statuts, contre lesquels la démocratie française, universaliste et égalisatrice, s’est soulevée. C’est donc par idéalisme qu’on s’oppose à ce droit au rabais : la citoyenneté est un tout, on ne la divisera pas, on doit voter à tous les échelons ou rester en dehors.

On retrouve là le schéma central qui mobilise l’histoire française. Une oscillation permanente entre le tout et le rien. A la différence de la Monarchie britannique, qui a conduit le pays à la démocratie sur trois siècles, par petits paliers, par ouvertures successives, la France a sans cesse balancé entre des Républiques utopiques et des régimes dictatoriaux, entre Robespierre et Bonaparte, entre la Seconde république et le second empire, entre le Front populaire et Vichy. On retrouve cette forme de pensée, cartésienne et théorique, dans les oppositions à une ouverture partielle de l’espace politique français aux étrangers.

Surtout qu’en France également, à la différence de la Grande-Bretagne, citoyenneté et nationalité sont quasi-synonyme. Etre citoyen au sens politique, c’est également être national au sens culturel. La République ne reconnait pas le distinguo entre les nationalités (anglais, écossais, gallois, etc.) et la citoyenneté. C’est l’un et l’autre. Un étranger à la nation culturellement parlant, est également étranger à la république, politiquement parlant. Il s’agit là d’un héritage fort et indiscuté de la centralisation française.

Ce dernier point nous amène au second pilier de la démocratie française que le droit de vote des étrangers dérange. En fait il ne s’agit pas d’un pilier, disons plutôt d’un angle mort, impensé, inconscient mais agissant.

Il y a les étrangers et il y a les immigrés

Rappelons d’abord, et peut-être aurait-il fallu le faire au début, que le droit de vote des étrangers aux élections municipales existe déjà en France, comme partout en Europe, depuis quelques années. Mais il s’agit d’un droit qui concerne les membres de l’union européenne seulement. Un Hongrois, un Letton, qui ne parlent pas français, qui ne vivent en France que depuis six mois, peuvent élire un maire. Mais pas un Marocain, un Sénégalais ou un Vietnamien, qui vivent et travaillent en France depuis quarante ans, qui parlent français et dont les pays respectifs sont francophones.

On se rapproche du non-dit français, typique de la Ve République : l’étranger dont il s’agit, qui reste hors de la cité politique, est l’ancien sujet colonial. L’immigré, qui a remplacé l’indigène dans l’inconscient républicain, reste soumis à une forme de code juridique particulier, qui ne concerne par l’étranger européen. Accorder le droit de vote aux étrangers ne serait aujourd’hui qu’étendre à des francophones extra-européens, des droits déjà acquis pour les européens.

Mais pourquoi alors cette résistance, pourquoi de la part de la droite mais aussi de la gauche souvent, ce refus, cet étonnement un peu hypocrite, concernant un droit par ailleurs déjà pratiqué par les étrangers européens ?

On peut avancer deux réponses : la première, c’est que la France, dès Charles de Gaulle, a dû choisir entre deux vocations : l’empire colonial ou l’unité européenne. A la différence de l’Allemagne, de l’Italie ou du Danemark, qui n’avaient pas ou plus d’empire colonial, pour Paris, c’était un déchirement réel. On sait qu’elle fut le choix du général, maintenu par toute la Cinquième République : larguer les amarres de l’empire africain et se recentrer sur l’Europe. Accorder un droit de vote partiel à un  Allemand, en le refusant à un Algérien, continue ce choix. On peut même ajouter qu’il y a là sans doute une volonté d’homogénéisation implicite : l’Européen ne mettra pas en danger le caractère blanc et chrétien du pays, rappelé à maintes reprises par de Gaulle.

De l’assimilation de l’indigène à la naturalisation de l’immigré

La seconde réponse est plus ambiguë, mais sans doute effective. Si le citoyen français accepte avec tant de facilité que le Polonais non francophone, qui vit dans le quartier depuis quelques mois seulement vote aux municipales, mais pas l’épicier tunisien qui y travaille depuis un demi-siècle, c’est qu’il y a comme un reste d’idée assimilationniste. On entend souvent cet argument avancé contre le droit de vote pour les étrangers : ils n’ont qu’à se faire naturaliser, qu’à devenir français ! Un épicier tunisien, un ouvrier marocain, un maçon algérien, ne sont pas crédités d’une identité, d’une culture, d’une nationalité propre, comme l’Européen. Ce dernier se comportera en citoyen responsable, mais un Africain, un Arabe ? Sommes-nous sûrs de sa maturité politique, culturelle, civilisationnelle ? En gros, est-il assimilé ?

Ce cadre de pensée est ancien, mais toujours présent : il y a les étrangers, égaux dans la différence, Allemands, Anglais, Tchèques ou Espagnols. On peut leur accorder un droit de vote local, c’est un échange de bons procédés. On ne va quand même pas leur demander de s’assimiler, de s’intégrer, ils ont leur langue, leur culture, et de quelle droit demander à un latin ou un slave de renoncer à sa culture pour une autre ?

Mais un Africain, un Maghrébin, un Indochinois ? Il faut d’abord être sûr qu’il parle français (sinon, il ne parle pas, muet et barbare), qu’il maîtrise les codes de la civilisation (car le concernant, il y a la culture française ou la sauvagerie), qu’il connait l’histoire de la république (car autrement, il n’a pas d’histoire, pas de mémoire propre)… S’il passe ces étapes, il deviendra français, il sera naturalisé, normalisé, et il pourra enfin voter.

 La nouvelle majorité accordera sans doute, enfin, aux étrangers extra-communautaires, comme on dit, non-européens, le droit de vote aux municipales. Mais on voit combien cette lacune, combien la différence faite entre étrangers européens et étrangers postcoloniaux, continue de dire beaucoup sur l’inconscient politique français.

Omar Saghi

à écouter sur Médi1Radio.

About these ads

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s