Kant et Abdelwahhab

Publié: 22 octobre 2017 dans Non classé

Un ami m’a fait remarquer qu’à peu d’années près, Emmanuel Kant (1724-1804) et Mohammed ben Abdelwahhab (1703-1792), sont contemporains. Et pourtant, quelle distance temporelle entre les deux, pourrait-on dire. Le kantisme est très tôt devenu un signe de ralliement, le symbole d’une rationalité modeste, consciente de ses propres limites, et d’une moralité rigoureuse. Kant est devenu, à son corps défendant, l’emblème des Lumières, celui que devait vouer aux gémonies les écrivains romantiques et les philosophes irrationnels, pour sa prétendue confiance bornée en l’homme, la modestie de ses propositions métaphysiques, et pour tout dire, pour son côté bourgeois.

Mohammed ben Abdelwahhab, son contemporain inattendu, est quant à lui la métaphore du bruit et de la fureur : le rigorisme religieux allié à la guerre tribale, puis le succès inattendu, le pétrole aidant, d’une doctrine devenue une épidémie réactionnaire. Le wahhabisme est synonyme d’arriération et de pulsion de mort comme le kantisme l’est de la rationalité et de l’éthique.

Comparaison n’est pas raison, et à ce jeu là, on peut tout dire ou presque. Certes. Et pourtant, ce rapprochement (surréaliste) entre le Herr Professor de Königsberg et le réformateur barbu de Dar‘iyya peut faire réfléchir, et à bon escient. Lire la suite »

Publicités

Vers la fin du « maghrébisme »

Publié: 17 octobre 2017 dans Non classé

Hier le Kurdistan et la Catalogne, demain peut-être la Corse ou la Bavière. Les referenda se multiplient et, chose notable, ils concernent des territoires historiques à l’existence réelle. Pour une fois, ce ne sont pas des associations séparatistes suédoises ou canadiennes qui cherchent à faire revivre des frontières coloniales, mais les populations locales elles-mêmes qui s’accrochent à des réalités d’avant les grands découpages coloniaux ou stato-nationaux.

Le plus curieux dans l’affaire, c’est l’ironie intempestive de cette dynamique, là où le messianisme politique depuis deux siècles ne jure que par l’unification dans des grandes entités. Plus c’était grand plus c’était bon ! Voici en quelques mots le mantra de cette politique des grands ensembles.

Le « maghrébisme » n’en est qu’un des avatars, quoique peut-être le plus insistant, et le plus stupide dans son genre. Lire la suite »

La multiplication des scandales à caractère sexuel tient-elle à une dégradation des mœurs (première explication) ? Ou à une curiosité malsaine des médias pour un monde jusque-là laissé dans l’ombre (seconde explication) ? Ces deux tentatives de rationalisation de la vague qui grandit depuis des années (viols suivis de suicide, harcèlements de rue filmés etc.) se retrouvent, sous des formulations variées. La première explication est curieuse : elle mélange un fort conservatisme (avant c’était mieux, parce que l’islam, la pudeur et tout ça) et un penchant gauchiste insistant (l’Etat ne remplit pas son devoir d’éducation, de démocratisation etc.). La seconde se borne, plus intelligemment, à souligner toutes les transformations de l’infrastructure médiatique : avec un téléphone portable qui fait office de multimédia personnalisé, les marges et les petits illégalismes perdent de leur étanchéité.

Mais la fin des petits secrets n’est pas seule en cause. Le Maroc, et plus largement le monde arabo-musulman, ont effectivement profondément changé. La culture morale qui dominait jusqu’à il y a peu, existe encore, mais sans le soubassement qui la soutenait. Lire la suite »

Toujjârs es-Sultan

Publié: 9 octobre 2017 dans Non classé

Les rapports étroits entre patronat marocain et Palais royal ne sont un secret pour personne. Mais se borner à décrire ces relations comme le simple produit d’un système oligarchique risquerait de manquer l’essentiel. D’abord parce que cette machinerie marocaine est efficace. Au vu des échecs répétés des autres capitalismes de la région, la coopération marocaine entre souveraineté politique et décideurs économiques est une réussite. Ensuite parce que la relative « fluidité » des relations, la rapidité et, semble-t-il, la convergence dans les choix stratégiques confirment un habitus harmonieux et partagé entre les deux partenaires.

Mais alors à quoi tient cette réalité ? Lire la suite »

C’est la faute aux Saoud

Publié: 8 octobre 2017 dans Non classé

Le terrorisme ? Daesh ? La persécution des minorités et le conservatisme culturel ? L’Arabie saoudite est la source de tous les maux, et d’autres encore, inconnus pour le moment. Il est bien connu que Riyad est l’origine du mal, au point où l’on se demande comment on faisait il y a tout juste un siècle pour expliquer les mauvaises nouvelles, lorsque Riyad n’était encore que la capitale d’une principauté enclavée dans le désert.

Car il existe une « saoudophobie » irrationnelle, tout comme il existe une « saoudophilie » aveugle. Lire la suite »

Education contre éducation

Publié: 27 septembre 2017 dans Non classé

Les jeunes garçons marocains sont mal éduqués. C’est la faute à l’Etat. Au gouvernement. Au grand capital. À la colonisation. Ils auraient du leur construire des terrains de foot. Des conservatoires de musique. Des cours de peinture sur soie. Les jeunes marocains harcèlent les filles dans la rue et violent à l’occasion les handicapées, parce que le ticket de bus est trop cher. Parce que le tramway n’est pas climatisé.

La stupidité des explications de ce type, et elles sont nombreuses, n’a d’égale que leur succès auprès du grand public. Il est pourtant aisé de les démonter. La Moldavie ou la Mongolie, dont les conditions sont pires que celles du Maroc, ne connaissent pas ce genre d’épidémie. L’Arabie saoudite, par contre, pays riche selon les critères marocains, connait depuis quelques années une succession de mini-scandales de harcèlement public. Lire la suite »

Le bikini de la paysanne

Publié: 6 août 2017 dans Non classé

Comme chaque été, les plages marocaines se transforment en champ de bataille idéologique. Bikini ou burkini ? L’affaire n’est pas anecdotique. Le débat lui-même peut paraître vain ou instrumentalisé par les médias. Mais le fond de la question est sérieux. Il n’engage pas que des thématiques religieuses. Il est, plus fondamentalement, une affaire de démocratie. Lire la suite »

Almoravides ou Almohades ?

Publié: 6 août 2017 dans Non classé

Almoravides et Almohades, les deux bannières éclatantes de l’histoire du Maroc. Le grand public connaît au moins quelques victoires, Zallaqa et Alarcos, et rattache leur nom à deux capitales, Marrakech et Rabat. Huit siècles plus tard, des résonnances existent entre les deux empires et le Maroc actuel. Les Almohades comme les Almoravides ont eu pour piliers l’extension de leur territoire et la réforme religieuse. Aujourd’hui, le Maroc mène des offensives économiques et diplomatiques à l’étranger, et se confronte à la question religieuse. Aussi, les leçons qu’on peut tirer de l’expérience des deux dynasties médiévales valent celles que des cabinets d’audit américains font chèrement payer au gouvernement. Lire la suite »

« Des putes et des assassins »

Publié: 27 juillet 2017 dans Non classé

David Ben Gourion disait, semble-t-il, qu’il voulait faire d’Israël « un Etat normal, avec ses putes et ses assassins. » L’importance de cette formule va bien au-delà de son incongruité. Sans doute l’a-t-il prononcé au cours d’une discussion où l’un des interlocuteurs dû lui reprocher les imperfections du nouvel Etat, ou les défauts de ses citoyens, ou l’amoralité de son espace public. Ces paroles sont donc une mise au point, destinée à ceux qui semblaient croire qu’Israël était voué à persister dans l’utopie, avec son radicalisme et son exception au quotidien. David ben Gourion leur dit en substance qu’un Etat mature est un Etat « normal », et que la normalité suppose la reconnaissance, par le politique, de la nature de l’être humain et du genre de société qu’il instaure avec ses semblables. La criminalité, la prostitution, mais aussi la corruption ou les incivilités, sont des maux à combattre. Mais leur éradication est non seulement impossible, elle mènerait même à des maux plus grands. Lire la suite »

Lisez Zefzaf et libérez Zefzafi

Publié: 25 juillet 2017 dans Non classé

Pensant au mouvement que Nasser Zefzafi a fini par incarner, je ne peux m’empêcher de penser aux récits d’un écrivain marocain, lui-aussi originaire du nord, Mohamed Zefzaf (1943-2001). Il fut le romancier de la Casablanca des années 1980. Mais la réalité qu’il décrit, si elle date pour la mégalopole, a d’étranges similarités avec celle des petites villes en ébullition des marges du Maroc contemporain. Lire la suite »