Génération 2011

Publié: 23 septembre 2011 dans Printemps arabe
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Un même horizon lourd et métallique pesa sur les Arabes de la première décennie de ce siècle : on ne pouvait penser ou agir sans prendre position sur le 11 septembre 2001, dont l’ombre marquait d’un sceau de culpabilité toute résistance à l’ordre arabe en place. Que la deuxième décennie débute par des soulèvements unanimes n’est pas anodin, et c’est désormais une nouvelle tâche de pensée, plus joyeuse, qui s’impose. On laissera à l’avenir le soin de méditer la similarité entre deux incendies sacrificiels : le 11 septembre 2001, dix-neuf Arabes allumaient un bûcher au cœur de l’empire mondial, dont les résultats furent destructifs et stériles ; le 17 décembre 2010, dans la périphérie d’une périphérie du monde, un jeune anonyme s’embrasait à mort et tout un monde prenait feu de joie. Génération 2011.

La fin brusque et imprévue des dictatures sud-européennes au milieu des années 1970, suivie par l’ouverture des régimes sud-américains puis celle des dictatures asiatiques, enfin la chute du mur de Berlin, laissa supposer l’existence de mystérieuses lois de démocratisation collective, saisissant d’un même mouvement de grands blocs culturels et politiques. Pour propager cette bonne nouvelle, on forgea une méchante science : la « transitologie ». 

Mais les murs qui tombaient contournèrent le monde arabe et le cernèrent d’un liséré d’exceptionnalité. Les années 1990 et 2000 déclinèrent avec sérieux et mélancolie toutes les figures de la transition inachevée d’un monde arabe englué dans le bois dormant de l’autoritarisme. Seule la Chine offrait quelque chose de similaire, mais seule la Chine pouvait imposer à l’ordre mondial une singularité qui ne soit pas vue comme pathologique.

Les événements en cours sont-ils en train de soigner cette maladie arabe, ramenant le monstrueux dans le lit de la normalité ? Il est encore tôt pour se prononcer sur le sens de ce processus. Depuis vingt ans, la normalité démocratique se rassurait sur elle-même en se contemplant dans le miroir de la pathologie arabe. Il s’agit désormais pour les régimes qui naîtront des révolutions en cours de ne pas se duper sur eux-mêmes, se coulant avec bonheur et paresse dans des retrouvailles avec une illusoire histoire universelle fournissant un vertige atemporel.

Car le « printemps arabe » de 2011 fut précédé, vingt ans plus tôt, par une brise libérale à la fin des années 1980 : l’ouverture du régime algérien, la réunification du Yémen, l’apparition d’une opposition publique en Arabie saoudite, le rétablissement de la démocratie parlementaire au Koweït, la fin de la guerre civile au Liban, le lancement du processus de paix israélo-palestinien, furent autant d’événements concomitants de quelques années (1988-1991) annonciateurs d’une ouverture tôt brisée, au milieu des années 1990. L’Algérie sombra dans la violence, l’Egypte dans l’autoritarisme, ailleurs ce fut l’échec du processus de paix, la fossilisation des régimes, et partout la pesanteur américaine, puis le passage à l’acte terroriste. Cette pente glissante mena de la dépolitisation imposée par la pax americana et ses relais locaux à la continuation de la politique, désormais impossible, par le terrorisme international. La génération 2011 est en train de remonter cette pente.

Karl Marx faisait remarquer que l’histoire, qui se produit d’abord comme tragédie, se répète fatalement comme farce. Il faut aujourd’hui, pour éviter la farce (telle qu’elle se profile en Lybie, ubuesque et sanglante), procéder à un inventaire historique rigoureux des blocages passés. Sinon les fantômes des deux dernières décennies risqueraient de revenir hanter les régimes de demain.

L’Etat arabe autoritaire, fossilisé dans un archaïsme folklorique, avait malgré lui protégé les sociétés en attirant sur lui tous les reproches. Ce couvercle ayant sauté ou étant en voie de l’être, beaucoup de blocages se révéleront dépendre non pas des Etats policiers, mais de pratiques sociales archaïques. Il est possible que l’immolation du 17 décembre 2010, à la différence de celle du 11 septembre 2001, soit le prélude à une critique culturelle radicale que l’alibi autoritaire n’empêchera plus.

Omar Saghi

Paru dans Soir-Echo le 29 avril 2011.

 

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