Sarkozy parle aux Arabes

Publié: 24 septembre 2011 dans Libye, Relations Nord-Sud
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Sarkozy a donc parlé à Tripoli, le verbe fougueux, le geste ample. Certes, le propos fut banal : converser sur la liberté, le progrès, était attendu.  S’envoler dans l’urgence, frôler de l’aile les avions primo-ministériels de Cameron et d’Erdogan pour quelques phrases prévisibles ? Les observateurs, clignant de l’œil, mirent en doute la sincérité du président et pointèrent les intérêts sous-jacents : le pétrole, le BTP…

Et pourtant.

Car on peut, sans exagération, placer ce discours parmi les chapitres les plus saillants du verbatim présidentiel, à côté de celui de Tours ou de Dakar. Ne soyons pas aveuglés par un réalisme déplacé. Ici, c’est la forme du discours qui a compté. Ou comme disent les linguistes, l’acte d’énonciation.

Il y aura un avant et un après le discours du 15 septembre. Avant : pour négocier des contrats pétroliers, on s’abrite des caméras, on palabre à l’ombre des palais présidentiels, on cultive l’amitié du dictateur arabe, on corrompt et on se fait corrompre. Berlusconi et Kadhafi, Chirac et Saddam Hussein, les Américains et les Saoud, voilà comment était pensée la diplomatie économique au sud de la Méditerranée.

Parler au peuple d’abord, avant ses dirigeants

Ce jeudi 15 septembre, Sarkozy – comme Cameron – a du séduire un peuple, convaincre de futurs électeurs. Que le pétrole en soit l’enjeu ne doit pas nous aveugler : entre le monde arabe et l’Occident, la politique extérieure se transforme sous nos yeux trop paresseux peut-être pour d’emblée saisir la nouveauté.

Le syllogisme classique qui commandait à cette politique est le suivant : la Libye – ou l’Algérie, ou le Koweït – possède le pétrole ; Kadhafi – ou le FLN ou les Sabbah – possède la Libye – ou l’Algérie… ; il faut donc convaincre Kadhafi – par des ventes d’armes, des indulgences internationales, d’inavouables privautés…  – pour avoir le pétrole de la Libye.

En 2011, l’un des membres de cette articulation logique a sauté.

Recommençons : la Libye possède le pétrole ; le peuple libyen possède la Libye ; pour avoir le pétrole de Libye, il faut convaincre les Libyens. Le discours de Sarkozy, ses effets de manche, son allure inspirée de Malraux sans mèche, s’enracine dans cette réalité nouvelle et dérangeante.

Jusqu’à cette visite conjointe de Cameron et de Sarkozy en Libye, seul le président américain Obama, au Caire, s’adressa directement aux Arabes. C’est que l’Amérique, depuis le 11 septembre, avait pris conscience qu’elle devait interpeller directement – que ce soit par la guerre ou par la parole – les peuples du Moyen-Orient, par-delà des dirigeants illégitimes.

Les peuples arabes, nouvel acteur dans les relations inter-méditerranéennes

Les révolutions arabes exigeront désormais des Européens un nouvel exercice diplomatique. Le reste ne changera pas, ou très peu : le rapport entre une économie industrialisée et des mono-exportateurs, la dépendance technologique, la fuite des capitaux. Mais ce nouveau style diplomatique en devenir n’est pas rien.

L’embouteillage qu’il y a eut à Tripoli la semaine dernière, ce va-et-vient de délégations souveraines, ce mouvement qui rappelle, étrangement, la lutte des Habsbourg et des Ottomans pour le contrôle du Maghreb à la fin du XVIème siècle : les Espagnols pillant Tripoli, les Turcs assiégeant Malte… ne doit pas être lu à l’aune sèche et simplificatrice de l’économie et de la géopolitique. Quelque chose s’est passée à Tripoli, après Tunis et le Caire, qui introduit un nouvel acteur dans les relations internationales : les peuples arabes.

En juin 1963, le président américain J-F Kennedy s’adressa aux Berlinois, récemment divisés par un mur : « Ich bin ein Berliner », dit-il à un peuple extasié. Sarkozy n’a pas dit « Ana Liby », ou « Ana Arabi ». Peut-être son discours aurait-il acquis plus de force… ou plus de malhonnêteté. Car Kennedy, à Berlin, vint effectivement soutenir le combat du monde libre, devant un peuple berlinois dominé ; à Tripoli, Sarkozy, comme Cameron sont venus chercher du pétrole, non appuyer des révolutions faites largement sans eux. Mais ils devront désormais le faire auprès de peuples libérés, sous des formes nouvelles.

Omar Saghi        

Paru sur Le Soir Echos le 19 septembre 2011.

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