Les transitions démocratiques ne sont jamais laïques

Publié: 30 septembre 2011 dans Printemps arabe, Sécularisation
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L’Europe semble craindre une mainmise de Ghannouchi et des siens sur un futur gouvernement tunisien élu ; l’Occident s’interroge sur le rôle réel des Frères musulmans en Egypte ; ailleurs, des voix européennes, des plumes américaines, des opinions et des avis murmurent que la chute de Kadhafi et d’Assad signifiera la victoire des islamistes. Et on argue de tous ces tapis de prière place Tahrir, de ces voiles qui fleurissent à Tunis, de ces barbes, de ces chapelets, de ces litanies religieuses scandaleusement psalmodiées dans les espaces publiques.

Peut-être que ces appréhensions sont fondées, mais un regard, même superficiel, sur la réalité des transitions démocratiques dans des pays occidentaux ou apparentés, porte à croire que la relation entre la religion et les espaces publics en voie de démocratisation n’est pas aussi linéaire.

Les « transitologues » – car ainsi nomma-t-on les experts de la démocratisation en Amérique latine dans les années 1980, Samuel Huntington en tête – notèrent tous, à des degrés variés, le rôle d’une institution qui jamais n’abandonna son indépendance, même sous les pires heures de la dictature : l’église. Au Chili, en Argentine, ailleurs aussi dans les Andes ou les Caraïbes, l’église catholique, quoique plutôt favorable à des régimes de droite et anti-communistes, resta largement autonome des pouvoirs militaires, refusant très souvent de cautionner les répressions, les tortures et les enlèvements. Aussi, quand les premières fissures se firent jour dans le bloc compact de ces dictatures, c’est vers l’église très souvent, que opposants, victimes et simples citoyens, se tournèrent. En Europe même, l’exemple polonais est là qui rappelle le rôle que joua l’Eglise catholique dans la lutte du peuple polonais contre la dictature prosoviétique. Rappelons enfin l’Afrique du sud : prêtres et pasteurs, blancs et noirs, furent aux premières loges dans les années 1980 et 1990 dans la recherche d’une sortie du régime de l’apartheid.

Cela peut s’agir d’une simple énumération sans enjeu s’il n’y avait, derrière les différences géographiques et politiques – ici la lutte contre des dictatures pro-américaines, là prosoviétique, ailleurs raciste – une même et profonde vérité, qu’il est possible d’étendre au monde arabo-musulman. Deux raisons profondes font du recours au religieux une tendance naturelle lors des périodes de transformations politiques. La première est descriptive, de l’ordre de l’universel : les transitions remettent en cause l’ensemble du système – politique, juridique, social – plongeant les individus dans une période d’urgence et d’exception. Pour l’individu insécurisé, l’Etat déstabilisé et défaillant cède la place à des institutions plus « archaïques », plus « primaires » : la religion, surtout, redevient potentiellement un repère face à l’effacement des autres bornes sociales et politiques. Le sang qui coule ramène sur l’espace public des soucis moraux et plus seulement politiques.

La seconde raison tient au fonctionnement des dictatures déchues : elles ne purent, communistes comme fascistes, enrégimenter la religion. Celle-ci resta neutre, hors du pouvoir politique. Le jour où, dans le face à face sanglant qui opposait pouvoir et démocrates, il fallait trouver un espace neutre où un début de dialogue puisse émerger, l’Eglise le fournit en Amérique latine, en Pologne, en Afrique du sud, jouant alors un rôle éminemment politique et cependant hors de l’espace public ordinaire. Dans le monde arabe, ce sont particulièrement les régimes aux prétentions les plus séculières qui ont d’abord été déstabilisés : la Tunisie, l’Egypte, la Syrie. Le recours au religieux, c’est d’abord le recours au seul domaine à avoir gardé un minimum d’indépendance face à la pieuvre militaro-policière.

Que les transitions démocratiques en cours dans le monde arabe soient, semble-t-il, sous le signe du religieux, ne doit pas tromper : à la recherche d’un espace de délibération neutre, de l’arbitrage d’une institution consensuelle, de valeurs qui puissent, pour un temps, réunifier une scène politique déchirée, les transitions démocratiques ne sont jamais laïques.

Omar Saghi

Paru dans Le Soir-Echos.

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