Archives de octobre, 2011

Souvenons-nous. 2003 : Donald Rumsfeld, secrétaire d’Etat à la défense sous Georges Bush le Jeune, parlant de vieille et de nouvelle Europe, traitant le cœur du continent de corps carbonisé – France et Allemagne en tête -, par opposition à sa frétillante périphérie, Espagne et Grande-Bretagne, Italie et Pologne… L’histoire démontra que l’Europe est encore une, vivante mais différemment des critères de Washington.   

Appliquée au monde arabe, la remarque de Rumsfeld aurait été plus judicieuse. (suite…)

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 Pour désigner les réalités les plus hybrides, les moins commodes, on adopte les termes les plus douteux, les néologismes les plus ambigus. Au Maroc, pour parler du vaurien interlope, cette créature de la ville coloniale et du capitalisme prédateur, on puisa dans le langage du colon honni et d’ « ouvrier » on fit « zoufri » ; pour appeler le voyou libertin, on inventa « salgout », naturalisation de « sale gosse » et par d’autres voies, inconscientes, retrouvailles avec « sa‘louk », antique et authentique mot arabe pour parler des vagabonds bannis de leur tribu. (suite…)

Dire que le Moyen-Orient arabe accapare l’essentiel de l’actualité médiatique internationale depuis des décennies est une évidence. Mais ce quasi-monopole de la catastrophe n’est pas également distribué entre les pays de la région. On s’habitua, depuis une dizaine d’années, à la scène irakienne comme lieu d’élection de la calamité arabe. Les interventions anglo-américaines mêlées d’inspections onusiennes, ensuite l’occupation, ensuite la résistance, ensuite la guerre civile, ensuite l’interminable sortie de crise, voilà les actes de l’infinie tragédie irakienne. Aujourd’hui que les révolutions arabes occupent le devant de la scène – dans le registre, non plus de la tragédie mais du drame bourgeois – la Mésopotamie semble regagner doucement la porte de sortie médiatique. Un recul souhaitable pour mieux la remettre en perspective. (suite…)

Aristote, Histoire des animaux

 

En 395, l’Empire romain, en difficulté, fut divisé administrativement en deux. La ligne de partage passa, à peu de choses près, par la frontière actuelle entre la Croatie et la Serbie. Les auteurs occidentaux rappellent souvent cette permanence historique : cette frontière de 395 est celle qui sépare aujourd’hui l’Union européenne du bourbier serbo-bosniaco-albanais, autant dire l’Europe de l’Orient compliqué.

Mais prolongeons la frontière romaine de 395 sur la rive sud de la Méditerranée : elle traverse exactement la Libye en son milieu, partageant ses deux masses, la Tripolitaine et la Cyrénaïque, entre l’Occident et l’Orient, le Maghreb et le Machreq. Ni les Ottomans, ni les Italiens, ni Kadhafi ne réussirent  à l’effacer. (suite…)

L’attaque du siège d’une chaîne de télévision par des manifestants islamistes à Tunis avait laissé un goût amer. Les faits en eux-mêmes n’étaient guère graves, tout juste excessifs. Mais qu’ils se soient produits dans le pays où Bourguiba, un demi-siècle plus tôt, sur une autre chaîne de télévision, avait rompu publiquement le jeûne, voilà la coïncidence qui choque et semble annoncer des lendemains sombres pour les laïcs. Peurs exagérées certainement. Mais elles proviennent d’une histoire commune à beaucoup de pays arabes, associant modernité, Etat dictatorial et repli de la société. (suite…)

Il est frappant de considérer combien diffèrent le comportent et le rôle des armées dans les transitions en Tunisie et en Egypte, d’une part, et en Libye et en Syrie de l’autre. Dans les premières, l’institution militaire, bien que directement impliquée dans les régimes, put très tôt basculer du côté des insurgés et gérer la transition. Dans les secondes, l’armée sous nos yeux se transforme en corps armé clanique et illégitime, ne faisant plus allégeance à la nation mais à une seule de ses composantes, le clan alaouite par exemple.

Cette situation particulière, et qu’on retrouvait en Irak jusqu’à la chute de Saddam, est le fruit d’une lente maturation historique qui court tout le long du XXème siècle. Maintenant que le monde arabe tourne cette page, il est peut-être temps d’en faire un premier bilan. (suite…)

Les tragiques événements en Egypte sont un retour du réel dans la trop douce bulle du printemps arabe. Les violences en Syrie ou au Yémen paraissent le prix nécessaire à la libération, les massacres de chrétiens par contre semblent marcher à contre-courant. La démocratisation n’était-elle pas une thésaurisation indéfinie de droits et de libertés ?

Ces massacres ne peuvent être qualifiés d’abus : il s’agit bien d’une violence organisée visant une minorité confessionnelle. Quelques hypothèses ont émergé pour l’expliquer. Elles résument des arguments qu’on retrouve à propos d’événements similaires en Irak, en Syrie ou au Liban. Les passer en revue, c’est cartographier l’arsenal mental qui tente de cerner l’incompréhensible. (suite…)

Quelques jours seulement avant la chute de Kadhafi, le ministre marocain des affaires étrangères avait été reçu à Benghazi par Mustapha Abdeljalil, président du Conseil National de Transition libyen. On pourra épiloguer sur l’opportunisme marocain, ou sur son sens aiguisé du moment opportun… On pourra aussi, plus utilement, s’interroger sur ce qui pourrait rapprocher les deux pays.

Le 13 août 1984, Hassan II et Mo‘ammar Kadhafi signèrent le Traité d’Oujda, établissant une improbable union entre l’Empire chérifien et la Jamahhiryya populaire. Les Algériens s’étouffèrent dans leur thé, les Américains dans leur whisky, on ne comprit rien à ce drôle de ménage. Rabat y gagna surtout la fin du soutien de Tripoli au front Polisario ; quant à Tripoli, (suite…)

Le veto russe a provoqué la stupeur, l’incompréhension, la colère. On n’admet pas la position de Moscou autrement que comme une perversité, un mal diplomatique incarné. Que malgré la répression quotidienne et son cortège de morts, la Russie continue de soutenir le régime d’Assad semble monstrueux. Et même stupide, de la stupidité des monstres immoraux, alors que le régime de Damas paraît condamné, et  à très court terme ; l’acharnement de Moscou en devient improductif.

La Russie aurait-elle raison de soutenir Assad ?

La position russe a pourtant sa rationalité. (suite…)

En 1811, Mehmet-Ali créa la première armée nationale du monde musulman. D’abord garante de l’indépendance et de la modernisation de la patrie, l’armée arabe devint son cauchemar politique. Deux siècles plus tard, une nouvelle page institutionnelle s’écrit.

Le premier mars 1811, Mehmet-Ali, gouverneur ottoman de l’Egypte, invita les Mamelouks, la caste militaire égyptienne, à un festin dans la Citadelle du Caire. Il fit fermer les portes de l’allée centrale et massacra les guerriers. Rares s’en échappèrent.

De tels banquets étaient courants dans l’ancien monde. C’est ainsi par exemple que les Abbassides se débarrassèrent des derniers Omeyyades d’Orient. En somme, cela correspondait à une dissolution biologique d’assemblée, avec moins de complications et un effet immédiat. Pourtant, le massacre de 1811 fit date. Mehmet-Ali s’attaqua et déracina un système millénaire, ouvrant une nouvelle page dans l’histoire institutionnelle du monde oriental. (suite…)