Adonis, la mosquée et la révolution

Publié: 1 octobre 2011 dans Intellectuels et politiques
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Face aux tragiques événements syriens, la réaction d’Adonis a déçu : aucune condamnation ferme de la répression, des appels alambiqués à l’ouverture et à la réforme, la méfiance envers un mouvement né « dans les mosquées »…. Pusillanime, problématique, franchement immorale, la presse arabe s’est faite censeur de la position du plus grand poète arabe vivant. On s’est ingénié à trouver des raisons inavouables à cette position incompréhensible : Adonis veut le prix Nobel de littérature et préfère prendre ses distances avec une actualité fluctuante ; Adonis cultive malgré lui une haine de soi et un rejet de son pays d’origine, la Syrie ; Adonis revient à des solidarités primaires et se reconnaît alaouite frère du régime clanique de Damas… Ces raisons douteuses ont sans doute du vrai. Mais il me semble plus utile de prendre Adonis au mot : sa timidité face aux révolutions arabes est exemplaire de la pénible situation de l’intellectuel arabe contemporain.

Des intellectuels critiques envers l’Etat et la société

Né en 1930, Adonis est l’enfant d’une génération intellectuellement bénie. L’auteur du « Tâbit wal Moutahawwil », qui fut le bréviaire d’une critique radicale de la pensée arabo-islamique, est de la promotion de Sadeq Jalal al Azm et de Taïeb Tizini, dont l’œuvre critique est aujourd’hui continuée par Burhan Ghalioun ou Aziz al Azmeh. Cette « école critique syrienne » fut la plus radicale de la région. La défaite de 1967 la poussa encore plus loin dans la critique, pas seulement de l’Etat, mais aussi de la société arabe. C’est peut-être ici que s’origine la position malcommode d’Adonis. Pour cette promotion syrienne, l’ennemi « principal », ce n’était peut-être pas l’Etat, son parti unique, son culte du chef, sa violence autoritaire… Derrière cette façade despotique, ils pointèrent une société archaïque, des mœurs conservatrices, un même horizon plombé par le dogme et le monolithisme de la pensée. Il est remarquable que le seul autre pays arabe à avoir produit une génération d’écrivains aussi incisive contre les mœurs des siens est le Maroc : Abdelkrim Khatibi, Driss Chraïbi, Mohamed Berrada, Fatima Mernissi, s’appliquèrent à un programme similaire, dans un pays pourtant politiquement aux antipodes de l’Etat baassiste syrien. C’est que, au-delà des différences de régimes, les uns comme les autres, à Rabat comme à Damas, s’occupaient d’abord d’une même structure sociale.

Les années 1980 et 1990 semblèrent donner raison à ces penseurs et, par-là même, les ligoter dans l’impuissance : Etat de plus en plus totalitaire, société de plus en plus réactionnaire. Entre ces deux machines à écraser, l’intellectuel refusa de choisir, se réfugia dans des jardins de plus en plus secrets, de plus en plus tortueux. L’exil occidental n’était qu’un pis-aller, la soumission au pouvoir souvent une nécessité, l’indifférence, voire la haine de la société une fatalité.

L’intellectuel arabe devant un nouveau rapport de force

Aussi, les événements de 2011, pour des intellectuels grandis dans le face-à-face entre l’Etat et la Société, peuvent légitimement être lus comme la victoire de l’une sur l’autre : après le parti unique, la mosquée hégémonique, après l’arbitraire de la bureaucratie, celui de la coutume. Sur les événements syriens, quel aurait été l’avis de Bou Ali Yassin, dont Le Trio interdit (inédit en français) fut un essai percutant contre la conception de la religion, de la sexualité et du pouvoir dans les sociétés musulmanes ? Du romancier Haidar Haidar, dont  Un Festin pour les algues, publié à Damas sans problème, fut condamné par al-Azhar ?

Parions qu’ils ne seraient pas loin des positions d’Adonis, le bavard.

A la différence des dissidents d’Europe de l’Est, les intellectuels arabes ne se battaient pas seulement, ni même d’abord, contre l’État dictatorial. Leur société était également cible de leur travail de sape. L’État est tombé, reste la société. Une première conclusion, c’est de leur demander de faire leur aggiornamento : qu’Adonis et ses camarades se départissent de leur haine de soi, qu’ils s’habituent à une société conservatrice et heureuse de l’être. Une seconde conclusion, plus fougueuse, plus brouillonne, dira : l’État autoritaire est tombé, le prochain combat se fera contre la société réactionnaire.

Omar Saghi

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