Syrian killer

Publié: 6 octobre 2011 dans Syrie-Liban
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La Mosquée des Omeyyades, le tombeau de Saladin… Les titres de gloire sont multiples en Syrie, multiples et trompeurs. La Syrie est structurellement faible ; elle se fit une force des erreurs des voisins, mais les voisins commencent à les corriger…

Car elle fut pensée comme la poubelle du Moyen-Orient. C’était 1920, c’était Clémenceau, c’était la France sortie victorieuse et sonnée de la Première Guerre Mondiale. Paris et Londres déchiquetèrent à belles dents le Bilad al-Cham : on fit de la Jordanie un état tampon contre Ibn Saoud, de la Palestine un foyer juif, du Liban un état souverain, plus tard on donna Alexandrette à Atatürk, et du reste on fit la fédération syrienne, elle-même patchwork de quatre états autonomes et d’un territoire tribal. Et on planta le drapeau tricolore sur tout ça, qu’on appela le Mandat français. Mais la Syrie était trop grande pour devenir une pièce dans la marqueterie levantine, à côté du Liban, de la Jordanie et d’Israël ; et trop petite pour rivaliser avec l’Egypte – dont elle n’a pas le nombre – ou avec l’Irak et l’Arabie saoudite – dont elle n’a ni le centralisme ni le pétrole.

On faisait un coup d’Etat par an, une idéologie par mois, avec pour horizon l’unité arabe, ou la réunification de la Syrie, la vraie, l’unique, la Grande Syrie. Le pays se jeta dans les bras du sauveur nassérien en 1958, le repoussa en 1961, refit des coups d’Etats, qui s’appelaient révolutions ou rectifications, perdit le Golan, refit des rectifications. Bref, c’était le chaos et le carnaval.

Puis il y eut Hafez el Assad.

En 1970, ce ministre de la défense, ce pilote maniaco-dépressif, prit enfin les choses en main. Et Damas devint incontournable. Sa grande idée stratégique était la suivante : le chaos syrien va être réduit par l’exportation. Une minorité domine à Damas ? Mais c’est au Liban que toutes les minorités s’entre-déchireront. Une confession hétérodoxe règne sur des sunnites en Syrie ? Mais c’est l’Irak qui va s’épuiser contre l’Iran de Khomeyni. La Syrie est amputée du Golan ? Mais c’est les Palestiniens et les Libanais qui feront la guerre à Israël. Il fut de toutes les guerres, de toutes les causes, il puisa dans toutes les caisses ; aux uns et aux autres, il joua de la harpe et de la mitraillette, les bras ensanglantés jusqu’aux coudes et les mains toujours propres.

On ne soulignera jamais assez la réussite historique de Hafez el Assad : faire de Damas, d’un fragment, d’un isolat, la capitale incontournable de la région. Les coups de force politiques contre des déterminants lourds, comme la démographie ou la géographie, sont très rares. Avec le pari gaullien d’une France-puissance au-dessus de ses moyens, celui de Tito dérobant les Balkans aux serres de Staline, celui d’Assad est peut-être le seul de son époque. Ils sont très coûteux, à terme. La torsion que la main de fer d’Assad l’Ancien imprima à la Syrie pour en faire un pôle incontournable avait un coût – le terrorisme, la répression intérieure et les alliances à revers. Depuis le 11 septembre 2001, depuis l’invasion américaine de l’Irak, depuis le printemps arabe surtout, il est hors de prix…

Et comme un fleuve détourné reprend son cours, tôt ou tard, la Syrie redevient ce qu’elle est depuis 1920, la bonde par où s’écoulent les eaux sales du Proche-Orient, sa boîte à spam. Inversant l’équation de Hafez el-Assad, ce sont désormais les problèmes des autres qui vont s’inviter dans la trop accueillante Syrie. La fracture chiite-sunnite, la rivalité entre l’Egypte et l’Arabie saoudite, entre la Turquie et l’Iran, la question israélo-arabe, ces tensions trouveraient dans la Syrie un point de fixation commode.

Le Bilad al-Cham est la Mitteleuropa du Moyen-Orient arabe. Il faudrait se préparer à y penser l’après Etat-nations, et accueillir, à côtés des frontières administratives, une hydrographie secrète qui dessine des pentes transfrontalières et des voies d’eau entre les vases communicants de la région. Syrian killer brillant, sniper plutôt économe de sang, Hafez el Assad a fait son temps. Il faut éviter que son trop pacifique fils ne fasse une boucherie pour maintenir l’impossible équation du père.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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