La fin du dilemme turc

Publié: 7 octobre 2011 dans Etat et démocratie, Relations Nord-Sud
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Longtemps Ankara vécut dans la « mauvaise conscience », comme Jean-Paul Sartre appelle les rôles qu’on surjoue pour remédier à leur caractère mensonger. La Turquie joua à l’Occidentale échouée en Asie. Et de l’Occident, elle accepta tout : de l’Otan, elle fut le porte-avion fiché dans le flanc sud de l’URSS, de l’Europe la petite main industrieuse. Stratégie décentrée, économie dépendante, la Turquie s’abaissa à tout pour être à la hauteur du projet d’occidentalisation voulu par Atatürk.

Pourtant, à la fin des années 1970, des fissures se firent dans la façade trop avenante de la porte de l’Europe.

Quelques-uns, comme Necbettin Erbakan, osèrent remettre en cause le testament du Loup gris, et projetèrent de ramener la Turquie à ses fondements ottomans et islamiques. Il y eut des répressions, des coups d’états et des emprisonnements ; il y eut des choses que les Européens n’approuvèrent pas dans le détail mais qu’ils validèrent dans l’ensemble, pour que la Turquie reste pro-occidentale, au besoin en sacrifiant la démocratie. Mais celle-ci finit par s’imposer, contre et malgré l’armée. Les différents gouvernements « islamisants », d’abord celui du Refah Partisi d’Erbakan, puis l’AKP d’Erdogan, essayèrent, fort de leur légitimité, d’en finir avec la mauvaise conscience turque. Mais l’Europe ne suivit pas. Démocratiquement élus, ils n’avaient d’amis qu’à Damas ou à Téhéran ; puis l’armée turque procédait à un putsch, et les dictateurs putschistes d’Ankara retrouvaient leurs amis européens et démocratiques. C’est ce que l’on peut appeler le « dilemme turc » : démocratique, la Turquie était rejetée vers les tyrannies orientales ; dictatoriale, l’Europe lui souriait.

Ce dilemme est en train d’être levé.

La décennie 2000 a défait le premier nœud de la contradiction : la Turquie restait économiquement dépendante de l’Europe, et sa fragilité financière la tenait solidement amarrée à l’Occident. Cela n’est plus vrai : Ankara dispose désormais de capitaux et de produits qui intéressent, depuis le Maroc jusqu’à l’Afghanistan, un vaste marché recouvrant plus ou moins les frontière des différents empires turcs, depuis les Seldjoukides jusqu’aux Ottomans. Sa dépendance envers l’Europe se dissipe à mesure que s’ancre son assise économique orientale.

Le second nœud du dilemme turc est politique. Il se défait sous nos yeux, depuis quelques mois. Erdogan n’avait face à lui, pour tourner le dos à Bruxelles, que les uniformes des dictateurs arabes ou les turbans des mollahs de Téhéran. Le printemps arabe change la donne. Il est en train de fournir à Ankara des interlocuteurs crédibles. Démocratie « autochtone », le gouvernement turc n’aura plus à choisir entre l’universalisme hautain de l’Occident et les mains sales des dictatures locales. Le succès électoral du Hamas, il y a quelques années, avait déjà ouvert la voie à Ankara. Le soutien turc aux révolutions arabes n’est pas simple réalisme, ni seulement volonté hégémonique déguisée ; il répond à un besoin profond et essentiel de la Turquie, première démocratie orientale – si l’on excepte Israël, dont « l’orientation », justement, est problématique – : échapper à l’alternative empoisonnée qui étouffe beaucoup de pays extra-occidentaux, entre la liberté dans la dépendance identitaire à l’Occident, et l’indépendance culturelle dans la dictature.

Il est possible que le printemps arabe fournisse à la Turquie l’occasion de constituer un bloc démocratique et culturellement différencié ; que le XXIème siècle en termine avec l’association automatique entre démocratie et valeurs occidentales ; qu’avant la Chine ou l’Afrique noire, ce soit la Méditerranée turco-arabe qui en fasse la démonstration. Qu’il soit souhaitable de renoncer au rêve kantien d’une démocratie universelle et post-identitaire, telle que l’a rêvée l’Union européenne, cela est une autre question.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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