Le TGV marocain, une histoire ancienne

Publié: 12 octobre 2011 dans Maroc
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Prenez une carte du Maroc quelques années avant le protectorat. Les plus grandes villes, les plus grands marchés, les zones les plus peuplées et les régions les plus prospères sont tous au centre du pays, loin de la mer. Seules Essaouira, Rabat et Tanger drainent un peu de ce fourmillement intérieur vers les côtes. Ce n’est pourtant déjà plus la situation classique. Car encore un ou deux siècles plus tôt, même Tanger, même Essaouira n’étaient rien. Et l’intérieur était tout. Le Maroc ressemblait à ces maisons traditionnelles de nos médinas, aveugles côté rue, toute repliées sur elles-mêmes et vivantes de l’intérieur.

Le Maroc se déverse sur l’Atlantique

Le mouvement d’ouverture commença dès le XVIIIème siècle. La fondation du port d’Essaouira dans les années 1760 participait de cette ouverture forcée mais encore contrôlable. Après le traité de Fès en 1912, elle prit des proportions inédites. C’est comme si le Maroc était une table dont la nappe fut tirée vers l’Atlantique. Tanger, Kénitra, Mohammedia, Casablanca, El Jadida, aspirèrent les bourgeoisies de l’intérieur. Rabat se substitua à l’administration de Fès. Les routes, les chemins de fer, la poste, mille veines et artères exprimèrent cette réalité en branchant par des axes est-ouest le cœur du pays à sa façade océanique.

Un siècle plus tard, l’inauguration du chantier Tanger-Casablanca participe de ce mouvement jamais arrêté. Par-delà les considérations financières et économiques, légitimes, ce chantier continue un processus historique.

Il y aurait donc un lien entre le TGV et Lyautey ? Oui. Dans la volonté de concilier l’inconciliable, dans cette impossible équation marocaine, la Résidence générale fit le choix de la juxtaposition des contraires : Casablanca, la « Californie marocaine » et Marrakech la féodale, les ingénieurs français et les grands caïds marocains, les ports et la fantasia. L’indépendance ne rompit jamais avec ce modèle, que des économistes qualifient de « dualiste ».

Le développement dualiste

Le Maroc aujourd’hui est l’héritier de cette histoire. Prenez n’importe quel tableau de statistiques sur le monde arabe. Vous verrez le Maroc figurer en tête et en queue… Casablanca concurrence Beyrouth et Dubaï comme pôle financier, et le Tafilalet se joint au Yémen et à la Mauritanie comme zone de pauvreté extrême ; nos grandes écoles sont parmi les meilleures en Afrique, et nos taux d’analphabétisme parmi les plus hauts… cette liste des contraires mariés, on pourrait la poursuivre longtemps encore.

Le TGV continue cette tradition. La façade atlantique du Maroc, déjà développée, va donc entrer dans le cadre des régions les plus performantes de l’Afrique, s’insérer dans la mondialisation la plus avancée, directement branchée sur l’Europe.

Le Maroc a-t-il avantage à continuer ce dualisme hérité du protectorat ? Ne vaut-il pas mieux étaler les investissements sur une moyenne nationale, développer modestement toutes les régions plutôt que booster quelques pôles et en oublier d’autres ? La réponse à cette question est complexe. Elle est d’abord économique : le choix du développement dualiste a permis au Maroc de se constituer des secteurs économiques concurrentiels : le transport aérien, la banque, par exemple… C’est son avantage sur la Tunisie, pays des classes moyennes, mais incapable d’opposer à l’Afrique du Sud, à l’Égypte ou au Maroc un secteur bancaire performant, par exemple. Tel est le prix de l’égalité. C’est comme si la misère de larges parties du Maroc finançait notre insertion dans la globalisation. La réponse est également politique : le développement dualiste sacrifie les classes moyennes. Une bourgeoisie entreprenante et alliée du régime, des masses misérables et loyales, voilà l’idéal politique du développement dualiste marocain.

Sauf que le printemps arabe annonce le retour des classes moyennes. Et que le dualisme en politique n’est plus d’actualité.

C’est aujourd’hui une histoire de vitesse. Le Brésil fit le même choix que le Maroc il y a quelques décennies. Il a aujourd’hui les moyens de réinvestir dans les régions oubliées. Espérons que le Maroc en sera là bientôt, et que le mouvement qui déversa l’intérieur du pays sur sa côte pourra être rectifié.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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