Libye, lost in transition

Publié: 15 octobre 2011 dans Etat et démocratie, Libye
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Kadhafi est tombé. Reste le désert.

La chute de Ben Ali, celle de Moubarak, en effet, furent comme une opération chirurgicale retirant de l’Etat un parasite qui s’y est logé par ruse et camouflage. Sans Ben Ali, sans Moubarak, la Tunisie et l’Egypte restent des vieux Etats, aux institutions solides, à la conscience de soi éprouvée. Mais qu’est-ce que la Libye sans Kadhafi?

L’assassinat, il y a quelques semaines, d’Abdel Fatah Younès, le chef militaire du CNT, les condamnations de personnalités proches du régime par l’Union européenne, ne sont pas pour encourager l’institutionnalisation d’un nouveau régime. Certes, le premier est un général félon, les seconds des bourreaux corrompus, mais s’il y a une leçon à retenir des transitions réussies en Amérique latine, dans la péninsule ibérique et en Afrique du Sud, c’est que celles-ci se font toujours à l’intersection des modérés – des timorés, des rusés, des pusillanimes, on peut les qualifier autrement – du régime en place et de son opposition. Car ni les durs du régime, bien sûr, ni, tout autant, les durs de l’opposition démocratique, ne sont pour une transition négociée. Et c’est à un choix moral douloureux qu’il faut donc procéder, le choix de Nelson Mandela par excellence : tendre la main propre de l’opposition à quelques mains sanglantes du régime, sanglantes mais prêtes à repentir. C’est ainsi que l’Afrique du sud est sortie de l’Apartheid sans bain de sang, que l’Espagne de l’après-Franco n’a pas été un remake de la guerre civile de 36-39. Inversement, la mise à l’écart d’hommes prêts à faire ces concessions annule le processus et conduit à une confrontation sans autre issue que la destruction définitive de l’un des belligérants : Ibrahim Rugova, au Kosovo, Itzhak Rabin, Ferhat Abbas… autant de dirigeants débordés par les purs de leur propre camp. Car les exemples sont nombreux qui tous concluent à la même leçon : c’est dans les eaux troubles de la compromission, de la collaboration, de l’oubli intéressé et du pardon généreux que se forge la transition.

Pourquoi la Libye semble s’acheminer vers une autre voie ? Kadhafi, à partir de 1969, a construit un régime qui par bien des aspects s’apparente aux précédents nassériens et baasistes – fin du multipartisme, culte du chef, militarisation de la société… – Pourtant, il n’a pas complètement rompu avec la monarchie des Sénoussies. De cette dynastie confrérique originale, il a gardé les aspects les plus paradoxaux : l’a-territorialité du pouvoir, invisible, nomade, cosmopolite même ; une représentation mystique et messianique de la politique ; le rêve d’une fusion populaire… La « Jamahiriyya » fut l’héritière de ce double legs : la révolution et la confrérie. Quant à Kadhafi, il est devenu le camarade suprême du parti et le cheikh de la confrérie.

Une histoire, un jour, sera faite de cette aventure politique particulière que connut la Libye depuis 1969 : par la volonté d’un homme, on procéda, méthodiquement, au déracinement de tout embryon d’organisation : les partis et les associations interdits, bien sûr, mais jusqu’à l’administration, jusqu’à la hiérarchie militaire, jusqu’au découpage territorial qui furent plongés dans un flou sanctifié par le Livre vert. La révolution culturelle dans la Chine de Mao et l’expérience khmère rouge au Cambodge viennent à l’esprit.

Il n’est pas étonnant que la transition en Libye ait du mal à s’appuyer sur un terrain solide : se voulant le guide et l’arbitre, Kadhafi a laissé un désert propice aux confrontations meurtrières. Les modérés des deux bords n’ont pas un espace neutre de rencontre où puisse se faire cette hybridation douloureuse entre les anciens et les nouveaux, les bourreaux repentis et les victimes généreuses, d’où naissent les démocraties.

 C’est à ce mal qu’il faudrait s’atteler en premier : l’absence d’institutions surplombant les acteurs en confrontation. Malheureusement, ce n’est pas en condamnant les proches de Kadhafi, ni en éliminant les tièdes parmi l’opposition qu’on remédiera au mal. C’est dans la grisaille morale que se font les sorties de crise.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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