La croix et le printemps

Publié: 22 octobre 2011 dans Egypte, Etat et démocratie, Sécularisation
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Les tragiques événements en Egypte sont un retour du réel dans la trop douce bulle du printemps arabe. Les violences en Syrie ou au Yémen paraissent le prix nécessaire à la libération, les massacres de chrétiens par contre semblent marcher à contre-courant. La démocratisation n’était-elle pas une thésaurisation indéfinie de droits et de libertés ?

Ces massacres ne peuvent être qualifiés d’abus : il s’agit bien d’une violence organisée visant une minorité confessionnelle. Quelques hypothèses ont émergé pour l’expliquer. Elles résument des arguments qu’on retrouve à propos d’événements similaires en Irak, en Syrie ou au Liban. Les passer en revue, c’est cartographier l’arsenal mental qui tente de cerner l’incompréhensible.

Un premier type d’explication cherche des acteurs rationnels tapis derrière l’enchaînement imprévisible des courroies du crime : le conseil militaire pour justifier le maintien de son pouvoir, ou les salafistes égyptiens, comme avant eux les jihadistes d’Al Qaïda en Irak. Un second type d’explications attribue cette violence à une psychologie de foules en désarroi prenant le chrétien pour bouc émissaire

Certes, ces explications ont du vrai. Bizarrement, elles pêchent surtout par leur optimisme. Car le conseil militaire, comme les salafistes, sont des entités avec lesquelles on pourrait discuter. Quant à la foule, elle est de dimensions ajustables : des variations économiques (plus de croissance et moins de massacres) ou culturelles (plus d’ouverture et moins de massacres). Il existe une autre hypothèse, plus dure à supporter. Elle associe processus de démocratisation et homogénéisation culturelle. Elle fournit un autre type d’explication, et avertit, s’il n’est rien fait pour arrêter cet enchaînement, une fin annoncée pour les chrétiens d’Orient, du même type que pour les Juifs du Maghreb au lendemain des indépendances.

Les placards des démocraties

Les régimes les plus doux, les institutions les plus amènes, sont une sédimentation d’histoires incommodes et de conflits embarrassants. Leur état actuel masque ce passé gênant. Qui fait le lien entre la démocratie française et la révocation de l’édit de Nantes, qui expulsa les Protestants de France ? Entre la démocratie américaine et le génocide indien ? Bref, entre les démocraties occidentales et l’homogénéité culturelle – linguistique, religieuse, ethnique…– de leurs populations ? De telles relations furent établies par plusieurs penseurs, aussi différents que Rousseau ou Freud. Ils notèrent que les masses, quand elles prennent en main leur destin, aiment se déployer dans le même et pourchassent toute différence. Ce narcissisme collectif est à la base des démocraties. Et ce sont souvent les régimes les plus différenciés : système des castes, empires, féodalités, qui admettent le plus facilement les minorités, comme ils admettent les différences de classe. Dans les années 1930, le juriste allemand Carl Schmitt nota à propos des massacres et de l’exode des Grecs et des Arméniens hors de l’Anatolie que là est le prix de la future démocratie turque. Le propos fit sourire d’incompréhension à l’époque. Il fait aujourd’hui frémir quand on entend les propos élogieux des Occidentaux sur l’unique démocratie musulmane de la région.

Il s’agit d’être attentif à cette relation entre démocratie et massacres ethnoculturels, pour essayer d’en éviter la réalisation. L’enjeu aujourd’hui n’est pas de rêver une démocratisation idéale mais de se confronter à cette (incommode) vérité : les liens entre démocratie et tolérance ne sont pas aussi linéaires qu’une superficielle idéologie veut le faire croire.

La démocratie n’est pas la démocratisation

La démocratie n’est pas la démocratisation. Celle-ci est un processus, qui fut lent et sanglant. On peut espérer qu’aujourd’hui les pays arabes feront l’économie de décennies de violences et de massacres, que les sociétés sont mûres pour éviter les écueils du XIXème siècle français ou des interminables sorties de crise sud-américaines. Mais cet espoir ne sera valable que par un surcroît de lucidité sur ce qu’est la démocratie, ces dessous et ses placards, et sur le vertige que lui tend un miroir où elle se mire une, lisse, homogène et transparente à elle-même.

Omar Saghi

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