L’armée en Syrie, une contradiction historique

Publié: 24 octobre 2011 dans Armées arabes, Syrie-Liban
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Il est frappant de considérer combien diffèrent le comportent et le rôle des armées dans les transitions en Tunisie et en Egypte, d’une part, et en Libye et en Syrie de l’autre. Dans les premières, l’institution militaire, bien que directement impliquée dans les régimes, put très tôt basculer du côté des insurgés et gérer la transition. Dans les secondes, l’armée sous nos yeux se transforme en corps armé clanique et illégitime, ne faisant plus allégeance à la nation mais à une seule de ses composantes, le clan alaouite par exemple.

Cette situation particulière, et qu’on retrouvait en Irak jusqu’à la chute de Saddam, est le fruit d’une lente maturation historique qui court tout le long du XXème siècle. Maintenant que le monde arabe tourne cette page, il est peut-être temps d’en faire un premier bilan.

 

Le rôle de la colonisation française dans la formation de l’armée syrienne

Le rôle des armées dans la formation des Etats modernes est incontournable. La discipline qu’elles introduisirent : la « caporalisation » selon le terme méprisant mais juste des détracteurs de cette institution ; la promotion d’une fidélité nationale au détriment des allégeances traditionnelles : la famille, l’Eglise, le village… Voilà quelques traits parmi tant d’autres de cet accélérateur du processus d’étatisation. Il n’est donc pas étonnant que toute maladie qui frappe cette entité finit par miter l’ensemble de la structure étatique. En Syrie, comme en Libye, comme en Irak, l’armée très tôt fut formée selon des normes biaisées. Les pays grandirent autour de ce squelette comme une plante pousse entravée par des tuteurs tordus. Dans les années 1920, la France en Syrie, la Grande-Bretagne en Irak, l’Italie en Libye, échaudées par les révoltes contre la colonisation, promurent des armées nationales et ethno-confessionnelles – ou claniques, comme en Libye –, un paradoxe gros de difformités futures. Les chrétiens, druzes, ismaéliens et alaouites en Syrie, les sunnites en Irak, monopolisèrent l’essentiel d’abord des postes dans les écoles de formation, puis des Etats-majors lors des indépendances. Un fragment de la nation parla donc pour l’ensemble. Cette métonymie est à la base des futures maladies syriennes et irakiennes.

Dans le cas particulier de la Syrie, les Français ne faisaient pas mystère de leur volonté d’isoler les villes, peuplées majoritairement d’arabes sunnites, soupçonnées d’être irrémédiablement opposées à la présence française au Proche-Orient. Le général Henri Gouraud, puis ses successeurs puisèrent donc parmi les montagnards pour se constituer des troupes de supplétifs locaux. Trente ans plus tard, dans la Syrie des années 1960, si le discours ambiant était pan-arabiste, la réalité des coups d’état était par contre aux mains d’officiers issus des minorités. Quand, en 1970, Hafez el Assad mit un terme aux valses présidentielles et institua enfin un régime stable, mais dominé, de plus en plus, par une poignée de minoritaires, il ne faisait que reconnaître et utiliser une réalité sociologique dont les germes furent introduits par la puissance coloniale un demi-siècle plus tôt.

 

Une exception marocaine ?

Un autre pays aurait pu connaître un sort semblable. A l’autre bout du monde arabe, au Maroc, le résident général Hubert Lyautey, et ses proches, dont le général Gouraud, avant qu’il n’aille en Syrie, procédèrent à quelque chose de semblable quand il s’agit de construire une armée marocaine et alliée à la France. Semblable et cependant différente, marquée par la finesse sociologique de Lyautey. Il recruta massivement parmi les montagnards et les campagnards, surtout berbères. Cependant, Lyautey ajouta une règle fameuse : il recruta les officiers parmi les fils de caïds, les soldats parmi les fils de paysans… Encore plus que la gardienne d’une minorité, l’armée marocaine devint la gardienne d’un système social. Cela sauva le pays, sans doute, d’une fragmentation ethno-politique.

Le paradoxe de la Syrie ou de l’Irak, c’est que les armées étaient dominantes et faibles… Car rejetées par leurs propres sociétés. Cela peut être une chance : à la différence de l’Egypte, et comme l’Irak aujourd’hui, la Syrie de demain peut construire une scène politique complétement indépendante de l’armée.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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