Le coût des modernisations autoritaires

Publié: 25 octobre 2011 dans Etat et démocratie, Femmes et féminisme(s), Sécularisation
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L’attaque du siège d’une chaîne de télévision par des manifestants islamistes à Tunis avait laissé un goût amer. Les faits en eux-mêmes n’étaient guère graves, tout juste excessifs. Mais qu’ils se soient produits dans le pays où Bourguiba, un demi-siècle plus tôt, sur une autre chaîne de télévision, avait rompu publiquement le jeûne, voilà la coïncidence qui choque et semble annoncer des lendemains sombres pour les laïcs. Peurs exagérées certainement. Mais elles proviennent d’une histoire commune à beaucoup de pays arabes, associant modernité, Etat dictatorial et repli de la société.

La Tunisie a fait du féminisme et de la laïcité le blason de son insertion dans la modernité. Elle ne fut pas la seule. L’Irak, l’Iran, la Turquie, parmi d’autres, à différents moments de leur histoire moderne, firent de même, avec des succès divers. Mais la Tunisie semblait offrir la réussite la plus accomplie de cette bouture occidentale dans le verger de l’islam.

La modernisation autoritaire

Lors de son long règne (1805-1848), Mehmet-Ali, gouverneur d’Egypte, lança des chantiers dont on retient les victoires militaires, les noms de quelques expatriés français, poinçonnés de sonores « bey » et « Pacha » (le militaire Seve-Soliman « Al Françawi » Pacha, le médecin Clot-Bey), les paraphes de traités fastidieux et versatiles… On retient moins le modèle qu’il fournit, l’image inconsciente qui depuis hanta tous les modernisateurs orientaux, surtout arabes. Reza Shah comme Atatürk, Nasser comme Saddam, sont tous peu ou prou les épigones de cet Albanais moustachu et irascible qui devint roi du Nil…

Indifférent à une société égyptienne dont, en digne mamelouk, il ne partageait ni la langue ni la couleur de peau, il construisit un Etat qui la surplombait sans sympathie. Mais à la différence des Etats despotiques qui précédèrent, celui de Mehmet-Ali voulut changer le Moyen-Orient. Il dut changer la société. Celle-ci renâcla. Mehmet-Ali passa en force. Telle est l’essence de cette modernisation autoritaire qui devait faire tant d’émules : moderniser les nations malgré elles, changer le peuple malgré lui, et partout, toujours, faire triompher la raison bureaucratique et militaire sur la coutume sociale.

A ce jeu, on comprend que la société vaincue mais jamais morte se réveillât au moindre fléchissement de l’Etat modernisateur. Tel fut le sens de la chute du Shah en 1979 et du retour du voile en Iran, de la chute de Saddam en 2003 et du retour de la tribu en Irak… Les archaïsmes, compressés, ne mourraient pas mais hivernaient sous les mots d’ordre du Parti.

Les femmes et la religion : des cibles privilégiées

Deux marqueurs culturels en particuliers subirent les assauts de cette modernisation autoritaire : les femmes et la religion. Des premières, on voulut faire des camarades au service du Parti-Etat. Le féminisme dans le monde arabe fut très souvent un féminisme d’Etat, armé et intransigeant. Quant à la seconde, on chercha à la contourner, à la cerner, à la marginaliser. On y réussit rarement. Et souvent, la religion récupéra les maigres territoires abandonnés ; parfois même, elle en gagna d’autres, profitant de la confusion…

Ainsi la modernisation autoritaire finissait toujours par payer à la société, à un coût différé, principal et intérêt.

La Tunisie de la révolution de 2011 n’est pas l’Irak de l’intervention américaine de 2003. On n’assistera pas à un rembobinage de la corde sur laquelle l’Etat autoritaire a tiré. Entre autres parce que la modernisation en Tunisie ne fut pas « que » autoritaire. Conjointement à ce fond despotique où puisèrent Bourguiba puis Ben Ali, elle développa une tradition libérale désormais enracinée. Les noms de Sadok Bey ou de Khair-Eddin Pacha, artisans du premier régime libéral musulman, garantissent cette mouvance de leur éclat.

Reste cette interrogation : des décennies de dictature en Tunisie n’ont-ils pas dévitalisé cette veine libérale, comme un membre garroté finit par s’ankyloser puis mourir ? Tel est le prochain signal à guetter depuis Tunis ; du sort de ce libéralisme ressuscité dépendra peut-être le devenir des autres révolutions arabes qui, même dans l’Egypte de Taha Hussein ou dans la Syrie du Bloc National, disposent d’un passé libéral moins implanté.

Omar Saghi

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