Le Golfe et l’Atlantique 1, mariage d’amour

Publié: 31 octobre 2011 dans Maroc, Pays du Golfe, Printemps arabe
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Souvenons-nous. 2003 : Donald Rumsfeld, secrétaire d’Etat à la défense sous Georges Bush le Jeune, parlant de vieille et de nouvelle Europe, traitant le cœur du continent de corps carbonisé – France et Allemagne en tête -, par opposition à sa frétillante périphérie, Espagne et Grande-Bretagne, Italie et Pologne… L’histoire démontra que l’Europe est encore une, vivante mais différemment des critères de Washington.   

Appliquée au monde arabe, la remarque de Rumsfeld aurait été plus judicieuse. Dès le milieu des années 1970, le cœur historique de l’arabité, là où l’esprit de la Nahda bat depuis le début du XIXème siècle, ahane. Le Liban en guerre, l’Egypte en crise économique, la Syrie et l’Irak étouffés par les tyrannies baassistes, les territoires occupés nécrosés dans la violence et la lassitude… Insensiblement, on s’habitua à voir la nouveauté venir des marges, hier encore à peine considérées comme arabes : Al Jazeera émettant depuis Doha en fit une capitale de l’arabophonie, le boom économique des principautés du Golfe les transformèrent en locomotive, il y eut même un appel d’air intellectuel depuis la péninsule à destination des journalistes et écrivains arabes… A l’autre extrême, dès le milieu des années 1990, le Maroc se positionne comme un laboratoire de libéralisme politique et économique pour le reste de la région : la signature des accords fondant l’OMC à Marrakech en 1994, la place du pays dans les négociations israélo-palestinienne, l’alternance politique intérieure à la fin de la décennie, tout fait du pays une vitrine et un moteur, avec la bénédiction occidentale et les dollars saoudiens. A un moment, il semblait même qu’on ne jura plus, désormais, que par Casablanca et Dubaï, les ailes déployée d’une arabité au tronc desséché.

Dans cette optique, parler d’entrée du Maroc au CCG aurait eu un sens, pas simple ni évident, mais quelque part cohérent. L’atlantisme marocain et le tropisme asiatique des Golfiotes, l’alliance toujours confirmée avec l’Occident, ainsi que des raisons plus profondes, plus systémiques existent qui eurent justifiées ce paradoxe géographique. De part et d’autre, il y a le même refus du modèle d’Etat-Nation, un système économique libéral et archaïque à la fois, comptant sur les rouages traditionnels pour corriger les imperfections du marché, une politique intérieure mélangeant amoureusement discussion, concussion et corruption douce, le même sentiment d’insularité cultivée malgré et contre l’arabisme jacobin… Certes il y a d’un côté le pétrole et le vide, de l’autre le surnombre et un manque chronique de liquidité, mais on pouvait faire avec… Il y eut même une ébauche, par procuration, d’adhésion : les accords de libre-échanges avec les Etats-Unis, que signèrent le Maroc, la Jordanie et le Bahreïn, en 2004, soulignèrent en creux cette convergence, en mariant le Golfe et l’Atlantique à la polygame Amérique.

A ce moment-là, un tsar Alexandre Ier saoudien aurait créé une Sainte-Alliance, fondée sur ces solides intérêts économiques et politiques, pour entraver tout retour menaçant du heartland arabe. Mais à Riyad, il n’y avait pas de tsar Alexandre Ier, il y avait le roi Fahd, et il était très malade.

Il est à peine utile de préciser que les choses ont changé. Les événements à Tripoli ou à Damas, les réformes constitutionnelles à Tunis ou au Caire, intéressent plus, désormais, l’opinion publique marocaine, et encore dans l’enthousiasme et la passion, que d’infimes ressemblances politiques ou culturelles entre le Maroc et les pays du Golfe.

Aujourd’hui, l’entrée du Maroc au CCG ne peut éviter d’être considérée comme un engagement entre entreprises familiales anticipant et conjurant une banqueroute prévisible, se faisant par-dessus et à côté des sujets.   

Les Mille et Une Nuits rapportent de ces cas d’affinités virginales qui à conclure tardivement deviennent des ménages acariâtres. Un mariage d’amour tardif est une forme rare mais éprouvée de mariage de raison. Peut-être la pire, car aux motivations strictement utilitaristes se mêlent inévitablement l’amertume et la nostalgie.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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