1=1027, taux de change israélo-arabe

Publié: 2 novembre 2011 dans Etat et démocratie, Israël-Palestine, Relations Nord-Sud
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Le soldat israélien Gilad Shalit a été échangé contre 1027 détenus palestiniens. D’autres échanges sont prévus, avec les Egyptiens. Ce marché a étonné. Les Israéliens se sont sentis floués, les Arabes amoindris.

A vrai dire, c’est d’abord une question de régime politique qui a été discutée lors de cet échange. En accordant tant de valeur à un seul individu, Israël confirme sa place parmi le bloc occidental, et renvoie aux Arabes une image déformée et difforme d’eux-mêmes : une masse innommable et innombrable.

Une arithmétique de la démocratie

 Il y a quelques années, un film hollywoodien, qui fit le tour du monde, donna à voir une image fantastique et quelque peu fantaisiste des guerres médiques entre Grecs et Perses. 300 raconte la lutte de quelques citoyens spartiates – trois cents exactement – contre les centaines de milliers de soldats perses, à Thermopyles. Face à l’individualisation bien marquée des Grecs, visages singuliers, noms propres et caractères marqués, les Perses se produisirent comme une masse innommable, sans qualités : ni sexe ni race ni métiers à ces corps enchevêtrés, à ces visages grossièrement fardés, à cette cohue toute droit sortie d’une procession de carnaval. Les critiques ont vu à juste titre dans 300 un film néo-conservateur, « bushiste » pour tout dire. Mais on peut remonter plus loin, beaucoup plus loin. Cette opposition entre Occidentaux, individualisés et comptés, porteurs d’un nom et d’une histoire, et des Orientaux avançant en tribus et en foule, est une constante du regard occidental sur le reste du monde, surtout son reste oriental. Cette vision date des Grecs. On la trouve déjà dans Les Perses d’Eschyle, pièce de théâtre commémorant les Guerres médiques, un des blockbusters de l’antiquité en somme.

L’échange entre Gilad Shalit et le millier de prisonniers palestiniens fut un remake des Thermopyles. Il proclama une vérité d’habitude tue : une démocratie est une sommation de singularités, une numération. « 1+1+… = le peuple souverain ». Et chaque membre de cette équation est fondamental. Cette arithmétique de la démocratie date des premières cités grecques. La démocratie moderne élargit cette comptabilité à la plèbe. Mais elle reste limitée : en Afrique du Sud les Noirs jusqu’aux années 1990, en Europe les clandestins encore aujourd’hui, dans les Territoires occupés, les Palestiniens… tous sont exclus de cette numération politique.

Au plus fort de la Guerre froide, des penseurs américains conservateurs soulignèrent l’impératif pour le monde libre de garder une avance sur l’URSS. Pour eux, une parité stratégique entre démocratie et tyrannie se faisait toujours aux dépends de la première. Une bombe atomique entre les mains d’un démocrate est un cas de conscience, plus qu’une arme de destruction massive, alors qu’aux mains de l’URSS, seule la raison d’Etat pèserait, et Moscou n’hésiterait pas à sacrifier des millions, des dizaines de millions de camarades soviétiques s’il le faut.

L’échange entre Shalit et les Palestiniens nous ramène à de telles équations : pour le Hamas, une centaine, un milliers de citoyens ne compteraient pas, ou très peu ; pour la démocratie israélienne, le moindre citoyen est sans prix. L’affaire est étendue : Israël démocratique et attentif à la moindre vie humaine ; Palestine, quel que soit la réalité que ce terme recouvre, amalgame de foules hystériques et de terroristes en tribus.

 Citoyen occidental et sujet colonial

Mais il y a une autre confrontation où le taux de change est déséquilibré. Non plus entre démocratie et tyrannie, mais entre Etat colonial et société colonisée, entre citoyen et sujet, en somme.

Dans beaucoup de western revient cette réplique nonchalamment jetée par Clark Gable ou Robert Mitchum entre un crachat et une lampée de bière : « j’ai tué tant – suit un nombre – de personnes, sans compter les noirs et les indiens. »

Ce ne sont pas les Palestiniens qui ne se comptent pas, mais l’occupant qui refuse de prendre en compte une numération de la population dominée. Quel était le taux de change entre un Français et un Algérien dans les années 1930 ? Entre un Américain blanc et un Indien dans le Far-West ? Entre un Allemand et un Polonais au début des années 1940 ? Parions qu’il n’était pas loin de 1 contre 1027.

Omar Saghi

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