L’Etat-paratonnerre

Publié: 4 novembre 2011 dans Etat et démocratie, Printemps arabe
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Shéhérazade rapporte l’histoire de la Montagne de fer : elle attirait à elle les navires de passage, les désossait de leurs structures métalliques et les envoyait, marins, marchands et biens, aux fonds des mers. Pour délivrer les hommes de cette malédiction, ‘Ajîb ibn Khassîb escalade la Montagne et jette à bas le cavalier de cuivre qui trônait au sommet.

L’extériorité de l’Etat par rapport aux sociétés est un fait ancien et majeur du monde arabo-islamique. Les villes expriment dans leur topographie cette réalité massive et occultée : Fès el Bali a son Fès-Jdid, Alep sa forteresse. Toujours la cuvette ou la plaine, face à la colline, au plateau. Ici le pouvoir, sa force militaire, ses hiérarchies, sa violence exposée en rituels ; là la ville proprement dite, ses marchands et ses artisans, ses lettrés et sa plèbe. Les deux mondes, qu’on peut appeler l’Etat et la société, se tournaient le dos, sauf en de rares occasions : le palais prélevait son tribut, la ville marchande réclamait son arbitrage. Mais toujours cette indifférence mutuelle, l’Etat et la société, dans leurs rares face-à-face, s’évitant du regard et se souriant de biais.

L’Etat arabo-musulman, comme la Montagne de fer, désossait la société de toutes ses capacités politiques, la laissant à ses activités, son industrie et sa littérature, ses mœurs et ses usages… Vies riches et subtiles que celles de Fès ou d’Alep, sociétés raffinées et tenaces dans leur être, mais vies apolitiques, dénuées de capacité publique, toute entière déléguée à la forteresse palatiale et à son cavalier de cuivre. Celui-ci se nomma le Mameluk turc, le Janissaire ottoman, le colonisateur, le Raïs-président, la junte militaire … ‘Ajîb ibn Khassîb déboulonnait l’ancien cavalier de cuivre et prenait sa place.

Pour expliquer cette étrangeté de l’Etat à sa société, deux hypothèses existent. La première émane de l’intérieure même du monde musulman : Ibn Khaldoun nota la proximité du désert, la fragilité du pouvoir urbain et sa dépendance envers la fluidité nomade. La seconde souligne la prégnance du schéma monothéiste : un seul Dieu au ciel nécessite un seul maître sur terre. Despotismes emboîtés. 

On peut les compléter par une troisième. La société dessaisie de sa capacité politique y trouva son avantage : elle se préserva de l’aléa de l’histoire, de la violence du changement. Pouvoirs fragiles et violents, dynasties illégitimes et éphémères… face à une culture stable, des usages séculaires, une langue ancienne et vivante, la répétition du même social sous le chaos incessant et superficiel de la politique. L’Egypte fut fatimide durant deux siècles, le Maroc almohade durant un siècle ; ni l’une ni l’autre ne renoncèrent au sunnisme, ni l’une ni l’autre n’adoptèrent le credo radical de ces deux mouvements. Le Moyen-Orient fut saccagé par les tourbillons mongols, et pourtant, jamais la yasa, le code tribal mongol, ne remplaça la chari‘a, ou le turco-mongol la langue arabe.

Cette extrême résilience des sociétés arabo-islamiques survit à tous les avatars de la tyrannie. Ce phénomène surprit et inquiéta les observateurs coloniaux ; ils jugeaient de telles sociétés inassimilables, impossibles à pénétrer, difficiles à faire évoluer. On peut dominer de telles cultures, les ployer sous le joug de l’impôt ou de la conscription militaire, mais les prégnances immatérielles, comme l’islam, l’arabité, le patriarcat, ne seront pas touchées, ou très peu.  

Ce tableau binaire que nous fournit l’histoire du monde islamique s’expliquerait donc par le contrat pervers entre l’Etat despotique et la société conservatrice. La politique était un monopole de l’Etat, fructueux et sensible, comme le pétrole ou l’industrie lourde. Mais les sociétés y trouvaient leur avantage. Cet Etat despotique était un Etat-paratonnerre : il les protégeait de la remise en cause. Toute politique était à l’Etat, mais rien de fondamental ne menaçait la société. Pour que les révolutions en cours ne débouchent pas sur une simple substitution de cavalier au sommet de la Montagne de fer, encore faut-il que les sociétés arabes prennent le risque de leur propre politisation.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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