Veto contre veto

Publié: 5 novembre 2011 dans Histoire moderne, Maroc, Relations Nord-Sud
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Le Maroc vient d’être élu membre non-permanent du Conseil de sécurité. Alors que le monde arabe ressuscite dans les convulsions du printemps démocratique, c’est le pays le moins atteint par la fièvre révolutionnaire qui sera chargé de le représenter lors des votes futurs du Conseil.

Il y a peu, Washington et Moscou jouèrent veto contre veto un bras de fer aux dépens de deux peuples arabes, le palestinien et le syrien. Ce ne fut pas seulement une malheureuse concordance de deux immoralismes. Ce chassé-croisé onusien a répété jusqu’à la caricature une dépendance incommode et pluriséculaire des pays arabes envers des puissances occidentales structurellement partagées entre deux camps.

Les Arabes coincés entre terre et mer

Cette situation date de la Renaissance. Lors de cette grande transformation, le monde musulman se trouva pris en tenailles entre deux formes de puissances occidentales : les empires terrestres, souvent autoritaires, intéressés par l’annexion des territoires, et les empires maritimes, marchands et libéraux, qui visaient surtout l’ouverture de nouveaux marchés et l’accès aux matières premières.

Parmi les premiers, la Russie et l’Allemagne ; parmi les seconds, l’Angleterre et les Etats-Unis. Il arriva parfois que des pays européens oscillent et hésitent entre les deux modèles d’impérialisme : la France, terrestre et despotique sous Bonaparte, redevint libérale et atlantique lors de la Restauration. Et souvent, elle ne put se décider entre les deux : sous la IIIe République coloniale, sous la Cinquième gaulliste, fut-elle continentale ou atlantiste ?

Quant aux pays musulmans, vastes empires – l’ottoman, le perse… – ou modestes sultanats – le chérifien, l’omanais…– ils durent, forcés, se plier aux règles du jeu occidental entre les deux types d’impérialisme. Les indépendances, la Guerre froide, ne changèrent pas grand-chose à cette équation. Entre le bouclier russe puis soviétique, et le marteau anglo-saxon, certains choisirent le bouclier (l’Egypte de Nasser, l’Irak et la Syrie bassistes, la Libye de Kadhafi), d’autres le marteau (l’Arabie saoudite, le Liban…) mais tous furent frappés.

Au Maghreb, la lutte entre le Maroc et l’Algérie en fournit un bon exemple. Dans le choix que fit Rabat du libre marché, du multipartisme ou de l’alliance atlantique, dans celui fait par Alger de l’économie dirigée, du parti unique, de l’alignement sur Moscou, pointe la dépendance géopolitique d’une arène où se joue par procuration la guerre des autres.

Le soutien russe, contre vents, marées et morale, au régime de Damas, celui d’Obama à Israël au mépris de ses propres déclarations, cristallisent ce tiraillement arabe entre  l’interventionnisme utilitariste et cynique des empires maritimes et l’avancée sans cesse entravée de l’ours des steppes vers les mers chaudes.

Arlequin, valet aux deux maîtres

Parmi les personnages de la comédie italienne, figure le valet aux deux maîtres : Arlequin, par un malheureux concours de circonstances, est obligé de servir à leur insu deux maîtres à la fois. Il jongle entre des souhaits contradictoires en évitant de s’empêtrer les pieds et la raison dans l’écheveau compliqué des désirs opposés.

Les régimes dont accouchera le Printemps arabe seront-ils capables de sortir de cette situation ? A vrai dire, ce n’est pas seulement la nature du régime qui permet l’indépendance géopolitique. La faiblesse économique des pays arabes, leur dépendance technologique, rendent peu probable un changement immédiat. Même la Turquie, plus industrialisée et plus cohérente que des pays arabes désunis, même l’Iran, fort de son pétrole et de son aura postrévolutionnaire, sont alignés : la première sur l’Otan, le second sur la Russie et la Chine.

Le rêve multilatéral de la fin des années 1990, représenté au Moyen-Orient par Khatami et le roi Abdallah, alors prince héritier saoudien, avorta suite au 11 septembre, qui réaligna les Etats comme on réaligne une armée. Le Printemps arabe offrira une seconde chance à cette multi-polarisation du monde, qui ajoutera au Brésil ou à l’Inde, un bloc géopolitique turco-arabe.

Pour l’instant, dans le stand de tir onusien, le Maroc fait partie des cartons, pas des tireurs, concentrés dans le conseil permanent et (encore) divisé en deux camps.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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