Les commentateurs, surtout occidentaux, des élections en cours ou en préparation en Tunisie ou en Egypte, parlent d’un terrain démocratiquement vierge. La formule « pour la première fois », parfois suivie d’un « depuis trois mille ans » érudit bourgeonne dans les plumes et les micros. C’est faire un peu court. Sans remonter aux Suffètes élus par les habitants de Carthage, il y a de cela « trois mille ans » effectivement, sans parler des élections palestiniennes d’il y a quelques années, algériennes d’il y a vingt ans, sans évoquer les exceptions libanaise ou marocaine, les Arabes connurent, il n’y a pas très longtemps, une courte période dite « libérale ». Dans l’entre-deux guerres, plusieurs élections relativement libres se sont déroulées en Egypte (en 1924, en 1926, en 1936…), en Syrie, au Liban…

 

Les démocraties arabes des années 1930

Mais l’aveuglement historique de la presse contient une vérité : le printemps arabe ne sera pas un retour à cette période que des historiens nommèrent « l’ère libérale », et que plusieurs essayistes arabes regrettent à l’occasion d’articles nostalgiques.  

Qu’est exactement ce libéralisme dont on estampilla trois décennies, de la chute de l’empire ottoman (1918) aux  révolutions antimonarchiques des années 1950 ? Libérale, cette époque le fut de trois façons : économiquement, l’entre-deux-guerres au Moyen-Orient approfondit l’insertion de cette région dans la mondialisation coloniale de l’époque ; politiquement, on vit se multiplier les partis bourgeois, en lice pour quelques sièges au parlement, en tractations pour former des majorités instables et à la merci de l’humeur des puissances coloniales ; culturellement enfin, et c’est peut-être ce qui en reste de plus tangible, l’époque marqua l’apogée de la Nahda et diffusa une culture arabe de masse à travers cinéma, radio et musique enregistrée. Des noms surnagent : Ahmad Chawqi, Asmahan, Nahhas Pacha, Tal‘at Harb… Poètes, artistes, politiques, entrepreneurs, de droite ou de gauche, engagés ou apolitiques, ils partageaient néanmoins quelques vertus communes : mœurs bourgeoises, grande culture, discrétion en matière religieuse… On comprend que l’époque paraisse parfois miraculeuse. Mais c’est un leurre.

Des périodes de gel démocratiques existent. Ce sont des anomalies souvent courtes : la France en connut entre 1940 et 1944. Les régimes dictatoriaux arabes qui suivirent l’ère libérale et qui meurent aujourd’hui ne furent pas une anomalie. Ils correspondirent à une phase historique. Dans les années 1920 et 1930, la population concernée par la démocratie arabe était une infime minorité surnageant au-dessus d’une masse de paysans, de nouveaux urbains, de petits fonctionnaires, de faux-alphabétisés et de semi-salariés. Ces gens, on ne les voyait pas dans les films où jouait Asmahan, on ne les entendait pas lors des discours de Nahhas Pacha, on ne lisait pas leurs histoires dans les poèmes d’Ahmed Chawqi. Certes, il y a des paysans dans les films et les poèmes de cette époque, mais ils diffèrent de la réalité comme une bergère dans un conte de Perrault diffère de la paysanne de la réalité, précocement vieillie par la faim et la dureté de la vie. 

 

Les masses entrent en politique

Les coups d’Etats des années 1950 portèrent au pouvoir des jeunes officiers issus de ces masses absentes. Et le flux ne s’arrêta pas. Des dizaines de millions de ruraux se déversèrent dans les villes, des millions de pauvres étudiants acquièrent des diplômes, des centaines de milliers parmi eux militèrent. Ces gens-là n’étaient ni tolérants, ni discrets, ni polis, selon les critères bourgeois de l’époque libérale arabe. Ils portèrent sur le devant de la scène politique des problématiques inconnues et dérangeantes : la réforme agraire, l’augmentation des salaires, l’égalité des citoyens devant la loi… Parallèlement, ils militèrent pour des revendications culturelles : l’arabisation, et bientôt l’islamisme, ne peuvent se comprendre sans ce mouvement qui ouvrit la politique à des masses longtemps marginalisées. Le printemps arabe va accélérer cette évolution : loin d’être un retour à la démocratie bourgeoise des années 1930, il approfondira au contraire la massification de la politique commencée avec Nasser et ses imitateurs.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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