La Tunisie a candidaté, voté, élu. Le Maroc, à son tour, candidatera, votera, élira. D’autres démocraties, semi-démocraties et démocraties en devenir dans le monde arabe suivront les mêmes étapes qui font les démocraties formelles. Le résultat semble acquis, et déplait par avance aux démocraties européennes comme aux démocrates arabes. Les pessimistes regardent du côté de Téhéran et voient les nouveaux régimes basculer graduellement. Pour les plus optimistes, un monde arabe majoritairement islamiste ressemblera à une Turquie démultipliée de Gibraltar au Kurdistan.

Les élections, en réalité ne sont pas tout. Etablie dans des pays économiquement indépendants, la démocratie fonctionne sur des bases qui se dérobent dans les pays en crise – l’Europe des années 1930 a montré le visage de la démocratie combinée au chômage de masse – ou dans les pays sous-développés. Le monde arabe qui se démocratise sous nos yeux ne se développe pas à la même vitesse. Sa dépendance économique envers l’Europe rendra difficile le jeu démocratique.

 Le modèle turc séduira les économies rentières

Le modèle turc tant vanté fut en réalité un régime dual complexe. Le peuple souverain a porté à Ankara un gouvernement qui ne contrôle pas tout. Le Conseil de sécurité – l’armée turque – a pendant longtemps isolé la diplomatie de toute volonté populaire. Erdogan commence à peine à entamer ce domaine réservé. On observera que la « démocratisation » de la diplomatie turque est parallèle à la montée en puissance de l’économie du pays, de son autonomie croissante. On comprend dès lors que ce « modèle turc » puisse intéresser des pays comme l’Egypte ou l’Algérie. Economies rentières, elles peuvent isoler une politique intérieure démocratisée – et donc, dans un premier temps, à dominante islamique – et une diplomatie aux mains de l’armée, qui continuera par ailleurs à gérer les sources financières du pays – hydrocarbures, canal de Suez, tourisme de niche…

 Deux types de démocraties arabes futures

Mais ni le Maroc ni la Tunisie ne peuvent espérer une telle dyarchie au sommet. Leurs économies sont tout à la fois dépendantes et insérées dans le tissu social du pays. Prenons le cas tunisien. La Tunisie vend à l’Europe sa société : les investisseurs étrangers veulent des techniciens locaux aux normes d’une économie post-industrielle, l’off-shoring nécessite le bilinguisme, le touriste ne visite pas des pyramides dans le désert et des plages dans le Sinaï, mais le cadre de vie quotidien des Tunisiens … On peut multiplier les exemples de ces mille fils ténus qui relient la politique intérieure du pays à sa dépendance économique extérieure. La Tunisie ne pourra pas opter pour un partage du pouvoir par distribution des domaines, entre une diplomatie aux mains d’une armée pro-occidentale et une gestion de la politique intérieure laissée au libre choix démocratique de la société, qui signifie, dans le contexte actuel, une dominance islamiste. Cette unité entre les choix intérieurs de la société et son insertion dans le monde signifiera plus de difficultés et probablement une plus grande fragilité des gouvernements qui se succéderont à Tunis, devant naviguer entre populisme et réalité internationale.

Le Maroc est dans la même situation. Les choix des Marocains concernant leur politique intérieure a des répercussions immédiates sur la santé économique du pays. Les « domaines réservées » – diplomatie, armée, intérieur, affaires islamiques… – s’ils s’ouvrent au choix des urnes, affecteront nécessairement l’économie vive du pays. Le cours du pétrole n’a pas de couleur idéologique alors que le tourisme sous un gouvernement islamiste n’est probablement pas le même que sous un gouvernement de technocrates apolitiques…

On peut déjà établir une distinction entre deux futures démocraties arabes : celle des pays rentiers – Algérie, Egypte, probablement Libye – séparant radicalement vie politique intérieure relativement libre et grandes décisions économiques et géopolitiques aux mains de l’armée ; et celle des pays aux économies productives mais encore faibles – Maroc, Tunisie, demain la Syrie… – dont les gouvernements élus devront apprendre le jeu difficile de la conciliation entre réalités internationales et promesses électorales.

Omar Saghi

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