L’exception de l’exception, le Maroc dans le Printemps arabe

Publié: 11 novembre 2011 dans Histoire moderne, Maroc, Printemps arabe
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L’image d’une exception marocaine au sein de son environnement arabe ne date pas d’hier. On pourrait remonter loin, à Hérodote, à Pline le jeune, à Strabon, à ces écrivains gréco-romains bien informés en général mais qui, concernant cette frontière du monde connu, se réfugiaient dans la mythologie ou la page blanche. Mais il suffit de rappeler quelques pages des voyageurs européens du XIXème siècle : Charles de Foucauld par exemple souligne ce qu’il appelle la xénophobie, l’introversion du pays, sa sauvagerie, comparés à la relative ouverture des autres pays du Maghreb, déjà exposés à l’influence occidentale. Ce cliché littéraire et pictural attira très tôt peintres et écrivains en mal de sensations fortes, de paysages râpeux à l’œil et cruels au cœur.

 L’exception politique marocaine

Insensiblement, durant les années Lyautey – 1907-1924 – un autre cliché se forma sous le premier, plus tenace, aux dimensions politiques insoupçonnées : le Maroc est une exception politique et historique ; authentique et préservé du désenchantement de la modernité, royaume endormi que la France devait réveiller sans effaroucher.

Pays montagnard, libre et fier, au sein d’un monde arabe despotique et obscurantiste ; pays monarchique, sublime et aristocratique, entouré de républiques soviétiques et dictatoriales… Sur le métier à tisser de cette exception, les variations sont nombreuses autour de ce même motif : un Maroc positivement exceptionnel cerné d’un arrière-fond régional négatif. Sa malchance, en somme, d’être né arabo-musulman, mais sa gloire également, de pouvoir émergé de ce fond obscur tout illuminé de ses singularités. La dernière variation sur ce thème date des années 1990 : le Maroc pays en voie de démocratisation dans un bloc arabe irrémédiablement autoritaire. Toujours l’exception bonne dans la catégorie négative. Telle est l’ironie des grands partages mentaux : les contenus peuvent changer, mais pas les frontières qu’ils établissent. Celles-ci se convertissent et se traduisent dans le langage du jour tout en restant les mêmes fondamentalement.

Pour le discours public marocain, il suffisait de pointer les défauts de nos voisins pour défendre le bilan intérieur. Dans un ensemble négatif, le Maroc était l’unique « plus ». Cela suffisait à lui donner une vocation politique : vitrine occidentale et démocratique de la région.

 Une exception mise à mal par le Printemps arabe

A ce jeu de logique formelle, le Maroc sortait toujours gagnant aux yeux – les seuls qui comptaient, à vrai dire – des observateurs occidentaux. Or, depuis le début de 2011, un profond séisme a affecté le système. L’arrière-fond négatif est en feu. La démocratisation en cours fait pâlir les maigres acquis marocains. L’ensemble négatif clignote de signaux positifs et le « plus » marocain pâlit.

La révolution, on ne la fait jamais seul, ou alors elle est intérieure, surréaliste, sans doute aussi dangereuse et nomade. C’est celle de Rimbaud quittant la France de l’après-commune pour d’infinies Ethiopies. Sans doute que le Maroc, dans les années 2000, comme le Liban, voulut être le Rimbaud du monde arabe, s’élançant sur les crêtes de l’Atlantique à l’invention d’une liberté singulière. Aujourd’hui que toute une région flambe, le Maroc, par un retour de réel, se retrouve seul et sinistré, comme le Liban, et comme Rimbaud revenu déçu et mourant de son Harar utopique.

Le printemps arabe pose un problème au Maroc, à son image extérieur mais également à la conception que ses décideurs se font de leur propre pays. On était dans le sens de l’histoire tant que nos voisins étaient hors de course. On était l’exception, ils étaient la pathologie. Ils sont aujourd’hui l’exception. Que devient alors le Maroc ? Exception de l’exception ? C’est-à-dire l’immobilisme dans un environnement régional de nouveau sur les rails de la mondialisation historique ?

Une option s’offrit au Maroc suite aux événements tunisiens et égyptiens : jouer la course et la surenchère démocratique pour garder la distance – la nouvelle constitution et les nombreux droits octroyés vont dans ce sens. Mais tôt ou tard le discours public marocain sera appelé à se réformer et à répondre à cette question lancinante : comment concilier une démocratisation mondiale et notre singularité historique ?

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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