Quelle langue parle le Printemps arabe ?

Publié: 13 novembre 2011 dans Culture et politique, Histoire moderne, Printemps arabe
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Quelle langue parle le printemps arabe ? La question est légitime, dans une région où la langue a tant soulevé de débats et creusé de fossés au sein de l’élite politique et intellectuelle depuis plus d’un siècle. Le consensus se fit sur la langue arabe classique rénovée, une langue « moyenne », comme on prit coutume de la désigner, sans doute pour signifier par-là, inconsciemment, qu’elle visait d’abord les classes moyennes, cette nouvelle réalité politiquement inconnue.

Dans sa pièce de théâtre Les aventures de la tête du mamelouk Jaber, le dramaturge syrien Saadallah Wannous raconte le subterfuge d’un roi assiégé pour faire parvenir un appel d’aide à un lointain allié. Il tatoue le message sur le crâne d’un mamelouk, l’enferme dans le noir d’une cellule quelques jours, le temps qu’une chevelure épaisse recouvre les lignes écrites sur le cuir chevelu, puis envoie le messager. L’histoire est passablement compliquée ensuite. Disons surtout que parmi les lignes écrites sur son crâne, et que le Mamelouk ne connait pas, figure l’ordre de tuer le messager une fois le message lu…

 « Medium is message »

Ces histoires de sièges inexpiables et de messages impossible à envoyer furent pendant longtemps un ressort essentiel des contes médiévaux – Wannous par exemple s’inspire d’une histoire des Mille et Une Nuits. Pour nous qui vivons à l’heure d’une multiplication cancéreuse des moyens de communications, l’enjeu a changé ; on peut même ajouter, il est radicalement inverse. A Syrtes, en Libye, à Rastan, en Syrie, c’est les corps qu’il fallut évacuer, non l’information, désormais profuse.

Mais la manière dont cette information est formulée continue de nous dire beaucoup sur le déroulement de ce printemps arabe. Le lecteur connait sans doute cette formule du sociologue canadien Marshall McLuhan : « Medium is message ». Il signifiait par-là que l’essentiel d’un discours n’était pas son contenu mais les vecteurs qui le transportent.

« Fhamtkoum a twansa ». Cette interjection de Ben Ali, à la veille de son départ encore impensable, étonna plus que l’ensemble de l’intervention. On y vit d’abord l’écho de Charles de Gaulle : face au chaos tunisien, le « je vous ai compris » de Ben Ali, comme celui du général à Constantine, le mettait en position de sauveur ultime. Ensuite, il y eut l’étonnement. S’adresser à son peuple en langue dialectale, c’est conjecturer plusieurs choses: le pouvoir abandonne son hiératisme pour se rapprocher de la vie quotidienne ou bien la politique se joue désormais dans des éléments troubles, ou bien encore que les institutions associées à la langue pure, se délitent et cèdent la place à des purs rapports de force…

L’usage de la langue arabe classique est devenu rassurant. Pour la plupart des peuples arabes, c’est gage de stabilité, de mesure, de hauteur de vue surplombant les localismes. Parmi les arguments les plus percutants défendant la cause de l’arabe classique figure celui-ci : faire de la politique dans une langue légèrement distincte de la langue quotidienne empêche les fusions morbides, les hystéries et les emportements collectifs. Cet argument est profondément ancré dans l’inconscient citoyen arabe.

 Le triomphe posthume du panarabisme

Ce n’est pas le moindre des paradoxes du printemps arabe que ce triomphe posthume du nationalisme arabe, dont les derniers hérauts, Kadhafi ou le régime syrien, tombent l’un après l’autre. L’effet de contagion, depuis l’immolation de Bouazizi, a bénéficié d’un milieu porteur, constitué par la bulle médiatique arabe, elle-même fondée sur l’alphabétisation massive et l’arabisation de l’école et de la presse. Le rejet des régimes post-1967 n’est donc pas le rejet de ce substrat idéologique, devenu hégémonique au point d’être retourné contre sa source.

Diverses initiatives dans le monde arabe, parfois apparus un peu avant le début des révolutions, cherchent à promouvoir une langue politique proche des préoccupations les plus basiques du citoyen, et passant souvent par des formes de dialectal. L’avenir nous dira la manière dont ce retour politique timide des dialectes se mariera avec la victoire incontestée de l’arabe « moyen » comme medium d’un nouveau discours politique panarabe.

Omar Saghi

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