Printemps arabe à la Mecque

Publié: 14 novembre 2011 dans Culture et politique, Printemps arabe, Sécularisation
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Samedi 4 novembre dernier, des millions d’hommes et de femmes se sont rassemblés, durant une journée, dans une étroite plaine située près de la Mecque. La station de ‘Arafa est le rite central du pèlerinage. Inchangé depuis quatorze siècles, il donne à voir l’image d’une communauté unifiée et intemporelle, quasi-figée dans une méditation mystique qui répond au paysage minéral qui l’entoure.

Masses religieuses et masses politiques

Cette même année 2011, d’autres foules, dans d’autres villes arabes, se sont manifestées. Au Caire, plusieurs millions de personnes se sont rassemblées, à plusieurs reprises, place Tahrir. A Tunis, à San‘a, à Benghazi, à Damas, ailleurs encore, dans des villes anonymes, c’étaient des foules de centaines de milliers de personnes ou d’une poignée d’individus. Leurs cris, leur agitation, leur désarroi devant la violence policière, peu de choses les rapprochent de la quiétude de ‘Arafa, de la ferveur religieuse des pèlerins. La fluidité des masses arabes révoltées, s’insinuant dans les rues, échappant aux barrages par un surcroît d’ubiquité et de vitesse, voilà qui nous éloigne du lent écoulement mystique des pèlerins depuis ‘Arafat jusqu’à Mina, la nuit du samedi 4 au dimanche 5 novembre. Deux figures de la masse, l’une mystique et cristallisée, semble-t-il, dans la répétition constante du dogme, l’autre volatile et inflammable. Il y a pourtant entre la foule des révolutions arabes et la masse des pèlerins une continuité manifeste.

Le pèlerinage a changé. Les millions d’individus que complaisamment les télévisions donnent à voir lors du hajj n’étaient, il y a encore un demi-siècle, que quelques dizaines de milliers. Cette massification s’est accompagnée d’un changement qualitatif : plus jeune, plus féminin, plus riche, mieux inséré dans la vie professionnelle, le pèlerin ressemble de moins en moins au vieux patriarche qui allait chercher à la Mecque un couronnement à sa vie. De Woodstock des seniors, la Mecque devient un carrefour religieux de masse, visant les nouvelles classes moyennes des pays musulmans émergents. Les offres hôtelières, les services, la durée du séjour dans les Lieux saints, en se diversifiant, cherchent à épouser au plus près le profil d’un nouvel homo islamicus.  

Classes moyennes, islam et démocratie

La Mecque et Médine sont, depuis quelques années, le champ d’une sourde bataille, opposant un usage traditionnel à une pratique nouvelle, associant rigorisme, performance et capitalisme. Cette bataille des usages religieux a son double politique : les classes moyennes qui prennent le pouvoir dans les pays arabes sont les mêmes qui vont au hajj depuis quelques années, les mêmes qui associent démocratie et moralisme religieux, les mêmes qui rejettent d’un même mouvement dictature et patriarcat. Les centaines de milliers de pèlerins arabes offrent une vue en coupe vertigineuse du Printemps arabe : consommation, autonomie individuelle, détachement de la culture populaire qualifiée de superstition… Ces éléments sont en train de faire de la Mecque une mégalopole touristique et religieuse mondiale, qui ne ressemblera en rien à l’ancienne ville assoupie qu’elle était il y a encore dix ans. Les observateurs se sont étonnés du rôle joué par les téléphones portables ou Internet dans les révolutions de 2011 ; à la Mecque, la présence des nouvelles technologies (vidéo-surveillance, cartes magnétiques, GPS…) a déjà transformé le quotidien des pèlerins.

Urbanisation, alphabétisation, enrichissement des classes moyennes : ces éléments ont produit un nouveau pèlerinage. Ils produisent désormais une nouvelle politique.

La bancarisation massive, la fluidité du crédit, l’encouragement à la propriété… n’ont pas sauvé le régime de Ben Ali. Ils ne sauveront pas non plus la Syrie de Bachar, en plein boom économique. Loin de dépolitiser, la consommation ouvre à de nouveaux horizons, réclame des droits nouveaux et une liberté plus grande. La Chine, comme les pays arabes, commencent à expérimenter ce paradoxe, dont les penseurs libéraux font leur délice : une société riche est une société insatisfaite, et seule la démocratie peut gérer l’insatisfaction. Les années à venir nous diront à quoi ressemblera un monde arabe démocratique et moralement conservateur.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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