Politique du feuilleton mexicain

Publié: 20 novembre 2011 dans Culture et politique, Etat et démocratie
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L’engouement mondial pour les feuilletons sud-américains n’est plus à démontrer. Le phénomène touche plus particulièrement les pays émergents, et parmi eux, les pays maghrébins. Ces derniers, et le Maroc singulièrement, ouverts à tous les produits audio-visuels, offrent ainsi une scène où la concurrence est vive et quasi « pure et parfaite » entre feuilletons longs égyptiens, telenovelas latino-américaines, séries nord-américaines, et depuis peu syro-libanaises et turques.

 Fictions populaires et réalités sociales

Remarque banale à propos d’un produit de masse banal ? Pas tout à fait. La fiction populaire en dit long sur les tiraillements politiques d’une société. Le succès fulgurant des Estrela, Rosalinda, Marimar et autres histoires aux héroïnes aux noms d’étoiles, n’est pas neutre. La manière dont les séries sud-américaines se sont insérés dans un marché jusque-là monopolisé par les grandes productions égyptiennes, leur hégémonie ensuite, dans les années 1990 et 2000, est parallèle à la démocratisation imaginaire qui touche les sociétés consommatrices, dont le Maroc.

Car le ressort principal de l’intrigue de ces feuilletons est très différent de celui des sagas égyptiennes. Ces dernières appartiennent à un autre âge politique et social. Elles racontent des histoires de lignages, sur plusieurs générations. L’intrigue parcourt les alliances matrimoniales comme une vaste tragédie grecque, certaine de la permanence d’une même histoire sur plusieurs générations. Les feuilletons sud-américains, à la différence de ce qu’on pourrait croire, ne sont pas une histoire de familles ou de générations, mais d’individus seuls et esseulés.

Le lecteur, même indifférent, connait sans doute l’essentiel de l’intrigue-type d’un feuilleton mexicain : une jeune fille, belle et vertueuse, aime un jeune homme à qui elle n’est pas indifférente. Seulement voilà : la jeune fille est pauvre, c’est souvent une domestique, parfois une marchande ambulante, une ouvrière agricole… Quelque chose qui tourne autour de l’unité de production contrôlée par la famille du jeune homme en question. Contre cette pauvresse se ligue la gente féminine du jeune homme, qu’elle veut garder pour une cousine, une amie, une alliée appartenant au même milieu. Mais l’amour finit par triompher… avec un correctif : on découvre que la belle miséreuse, qu’on croyait orpheline, est en réalité la fille d’un riche homme d’affaire disparu, d’un grand notable ou d’un pieux patriarche. L’amour triomphe, la raison sociale aussi, et on reste entre soi.

 Concilier l’inconciliable

Pourquoi une histoire d’une telle pauvreté triomphe dans les ménages ? Parce qu’elle résout un cas de conscience central dans les pays en développement : comment concilier ascension sociale et maintien de repères sécurisants ? La réponse est pétrie de mauvaise foi : le passage d’une situation sociale à une autre, accomplie par l’héroïne, est à la fois une ascension sociale mais également un retour aux normes, les retrouvailles d’une orpheline avec son milieu de naissance.

En réalité, une telle ficelle se retrouve dans la fiction de toutes les sociétés en confrontation avec des pesanteurs culturelles. Dans un livre devenu fameux, Roman des origines et origines du roman, Marthe Robert liait l’apparition du roman comme genre littéraire, à la naissance de la société moderne. Seule la fiction romanesque pouvait concilier ces deux besoins contradictoires : la volonté farouche d’ascension sociale et la nostalgie pour l’ancien monde, où chacun était à sa place. Les grands romans populaires, comme aujourd’hui les feuilletons sud-américains, ne choisissent pas entre les deux besoins mais les combinent en une intrigue associant sensiblerie mielleuse et violence sociale.

De telles problématiques sont absentes des fictions américaines ou européennes. Dans les premières, les différences de richesse et de statut sont affaire de volonté et de retournement. Quant aux secondes, elles se placent dans le sillage de sociétés rêvant d’égalité ontologique absolue : ni chaumières ni châteaux, mais banlieue pavillonnaire pour tous.

Estrela, Rosalinda ou Marimar continueront de fasciner les foules arabes, comme elles continueront de nous dire, secrètement, la vérité sur la démocratisation en cours.

Omar Saghi

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