Dissoudre le peuple s’il vote mal

Publié: 22 novembre 2011 dans Culture et politique, Etat et démocratie, Histoire moderne
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A quelques jours de distance, la volonté populaire s’est exprimée au Maghreb comme elle ne l’a pas fait depuis des décennies. Vendredi 20 octobre, Kadhafi a été lynché. Dimanche 23 octobre, les citoyens tunisiens ont voté. Voilà une comparaison désobligeante pour la jeune démocratie tunisienne ; les rapprochements entre l’élection et le lynchage sont minces : des mains inconnues, marquées ici d’une encre indélébile, là du sang du maître tué ; l’anonymat de l’acte, ici dans l’isoloir, là dans la cohue de la foule… C’est peu. Soit.

 Même en démocratie, on ne vote pas sur tout…

L’association entre démocratie libérale et processus électoral est si bien ancrée que l’on oublie les dessous de l’exercice. Au cœur des démocraties historiques, en France par exemple, les élections peuvent bégayer ou dire des lapsus que l’élite ne veut pas entendre. En 1992, le traité de Maastricht a été validé par référendum sur le fil du rasoir ; en 2005, le peuple unanime a dit non à une classe politique tout aussi unanime à dire oui à la constitution européenne; et on peut ajouter qu’en 1981, si l’on avait proposé l’abolition de la peine de mort par référendum…

Ces exemples expriment une vérité simple : les élections sont un processus pacifique et serein quand la question posée, les candidats proposés, les partis en lice, se superposent au corps électoral. Dans les sociétés avancées, cette superposition est quasi-accomplie : la société française se reconnaît dans ses élites, peu ou prou. Sauf en quelques angles morts où la société déborde son espace politique : les étrangers, la peine de mort, l’Europe… voilà quelques questions non-électorales, et que le FN, par exemple, exploite en retournant l’exercice démocratique contre les élites politiques.

Le monde arabe, aujourd’hui, vit un tel débordement de l’espace politique, longtemps chétif et ligoté. La Tunisie a voté, l’Egypte votera ; et même le Maroc, qui connait un processus électoral depuis des décennies, sait que les élections de novembre prochain seront particulières. C’est que les questions abordées dépassent les maigres propositions des anciennes élites. La société a pris le pouvoir contre son espace politique.

Quelles sont ces questions qui débordent les limites de l’espace électif ? En Europe, ce sont les migrations, l’intégration européenne, la fin de l’Etat-providence… Dans le monde arabe, les mêmes questions contre lesquelles cogne la modernité d’importation depuis un siècle : les femmes, les minorités, la place de l’islam. Questions qui jamais ne furent soumises à vote, sauf en de rares occasions : en Algérie en 1991 par exemple…

 De nouveaux électeurs

Et l’on retrouve la comparaison entre le lynchage et l’élection : dans les sociétés arabes libérées, l’acte de vote, cette fois-ci, ne sera pas une réponse à des questions pré-décidées, le QCM des semi-démocraties, mais un abordage brutal de l’espace politique par les masses. Celui-ci devra s’élargir pour embrasser toute la société. (Malheureusement) pour les élites bourgeoises, celle-ci est (encore) conservatrice, patriarcale, pauvre et revancharde…

Cette problématique du lien entre un corps électoral élargi, et un espace politique qui se renouvelle, est cruciale ; il en va du devenir des minorités religieuses au Moyen-Orient, de la viabilité du processus d’entrée de la femme dans l’espace public au Maghreb, et un peu partout de la lente insertion du monde arabe dans l’universel. On comprend que cet exercice électoral provoque chez des plumes libérales, chez des voix démocrates, des grincements de dents, des désarrois et des interrogations.

A vrai dire, ce n’est pas en Tunisie qu’on observera le plus grand fossé entre une société débordante et un espace politique débordé. Le degré d’alphabétisation, d’urbanisation, d’intégration socio-économique est relativement élevé dans l’ancien pays des Beys. Autres sont les situations marocaine ou égyptienne, et demain libyenne ou yéménite.

« Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple ». L’ironie du dramaturge allemand Berthold Brecht date des années 1930, une époque où le jeu électoral ne répondit plus à la crise des sociétés européennes, inaptes à gérer l’entrée des masses en politique.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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