La Russie rêvée de Marine Le Pen

Publié: 25 novembre 2011 dans Culture et politique, Migration(s), Relations Nord-Sud
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Il y a quelques temps, Marine Le Pen exprima une admiration pour la Russie de Poutine, laissant même entendre que le salut de la France et de l’Europe viendra de là. Cette sortie n’est pas une nouvelle lubie du FN, mais participe d’une vieille tradition des extrêmes politiques en France à chercher leur salut politique du côté des steppes orientales.

Le fantasme russe de l’Occident

En 1854, parut en Italie un opuscule au titre saisissant et mystérieux : Hurrah !!! ou la Révolution par les Cosaques. L’auteur, Ernest Cœurderoy, un jeune anarchiste français qui trainait ses remords d’après les barricades de 1848 dans les pensions miteuses d’Italie et de Suisse, voyait donc un lien entre la révolution tant attendue, une police montée de triste réputation, et trois points d’exclamation. C’était un original, sans doute, mais au milieu du XIX° siècle, il n’était plus le seul à établir de telles relations.

L’industrialisation, la montée de la bourgeoisie, la démocratisation culturelle et sociale, produisirent très tôt en France un désenchantement qui porta plus loin la nostalgie d’un paradis primitif ou d’un futur enchanté. On connait la boîte à fantasme que furent les colonies pour le XIX° siècle européen, et en particulier l’Orient. On connait moins le rôle fantasmatique que joua la Russie dans les cerveaux embrumés de beaucoup de révolutionnaires français, et ce bien avant 1917.

Depuis 1815 au moins, lorsque les Cosaques, venus déloger Bonaparte, campèrent sur les Champs-Elysées, la Russie apparut pour l’Europe de l’ouest comme un réservoir de forces brutes mais potentiellement utiles. Ce fut surtout l’Europe conservatrice, l’Europe du Congrès de Vienne et de Metternich, qui usa de cette énergie pour écraser tout bourgeon révolutionnaire. Mais des plumes comme Cœurderoy anticipèrent la possibilité de retourner ces forces aveugles contre leurs maîtres. Si les bourgeois, désormais, étaient incapables de faire la révolution, les Cosaques s’en chargeront à leur place. Ce tropisme politique se maria aisément avec un cliche littéraire qui datait de l’époque romantique : l’âme slave, émotive et pure, gardait en elle une fraîcheur que l’Occident désenchanté avait définitivement perdue. En 1917, la « grande lueur à l’est » confirma ces chromos littéraires.

Mais la plasticité politique du fantasme russe survécut à la révolution d’Octobre. Si les radicaux de gauche regardèrent du côté de Moscou, l’extrême-droite y trouva également son bonheur imaginaire. On rêva longtemps à une unité occidentale de « Brest à Vladivostok », parallèlement aux décolonisations qui délestaient l’Europe de ses soutes méridionales. La chute de l’URSS enracina encore plus ce tropisme russe chez l’extrême-droite européenne.

Ce que le rêve russe dit de l’Europe

Que trouve donc Marine Le Pen dans la Russie qu’elle ne trouve pas en France, et encore moins en Méditerranée ? Nation blanche et décomplexée envers le Sud, nation blanche et déculpabilisée envers son histoire, la Russie offre à l’Occident une image possible de soi : homogénéité ethnique, fierté nationale et raciale, haines politiques assumées… Une image soigneusement nettoyée de tout ce qui sans cesse revient hanter les cauchemars européens : le prix social et culturel payée à la révolution industrielle, la décolonisation, la Seconde Guerre mondiale – que la Russie ne conçoit qu’unilatéralement, comme une guerre de libération…

Le rêve russe de la droite européenne est tout aussi chimérique que le songe oriental et méditerranéen. Mais il en dit long sur la difficulté de la région la plus développée, la plus libérale et la plus égalitaire du monde à gérer ses relations avec son environnement immédiat.

Lors de l’entrée des pays d’Europe de l’est dans l’union européenne, beaucoup de riverains méridionaux de la Méditerranée craignirent que cette intégration ne se fasse au détriment des relations nord-sud. Certains observateurs, tant européens qu’étrangers, soulignèrent la communauté culturelle, historique et religieuse liant l’Europe des douze à ses voisins slaves. On devrait apprendre à noter également la charge fantasmatique du tropisme panslave de l’Europe, comme on note, depuis longtemps, l’utopie de son fantasme oriental.

Omar Saghi

 

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