Archives de novembre, 2011

Samedi 4 novembre dernier, des millions d’hommes et de femmes se sont rassemblés, durant une journée, dans une étroite plaine située près de la Mecque. La station de ‘Arafa est le rite central du pèlerinage. Inchangé depuis quatorze siècles, il donne à voir l’image d’une communauté unifiée et intemporelle, quasi-figée dans une méditation mystique qui répond au paysage minéral qui l’entoure.

Masses religieuses et masses politiques

Cette même année 2011, d’autres foules, dans d’autres villes arabes, se sont manifestées. Au Caire, plusieurs millions de personnes se sont rassemblées, à plusieurs reprises, place Tahrir. A Tunis, à San‘a, à Benghazi, à Damas, ailleurs encore, dans des villes anonymes, c’étaient des foules de centaines de milliers de personnes ou d’une poignée d’individus. (suite…)

Publicités

Quelle langue parle le printemps arabe ? La question est légitime, dans une région où la langue a tant soulevé de débats et creusé de fossés au sein de l’élite politique et intellectuelle depuis plus d’un siècle. Le consensus se fit sur la langue arabe classique rénovée, une langue « moyenne », comme on prit coutume de la désigner, sans doute pour signifier par-là, inconsciemment, qu’elle visait d’abord les classes moyennes, cette nouvelle réalité politiquement inconnue. (suite…)

L’image d’une exception marocaine au sein de son environnement arabe ne date pas d’hier. On pourrait remonter loin, à Hérodote, à Pline le jeune, à Strabon, à ces écrivains gréco-romains bien informés en général mais qui, concernant cette frontière du monde connu, se réfugiaient dans la mythologie ou la page blanche. Mais il suffit de rappeler quelques pages des voyageurs européens du XIXème siècle : Charles de Foucauld par exemple souligne ce qu’il appelle la xénophobie, l’introversion du pays, sa sauvagerie, comparés à la relative ouverture des autres pays du Maghreb, déjà exposés à l’influence occidentale. Ce cliché littéraire et pictural attira très tôt peintres et écrivains en mal de sensations fortes, de paysages râpeux à l’œil et cruels au cœur. (suite…)

La Tunisie a candidaté, voté, élu. Le Maroc, à son tour, candidatera, votera, élira. D’autres démocraties, semi-démocraties et démocraties en devenir dans le monde arabe suivront les mêmes étapes qui font les démocraties formelles. Le résultat semble acquis, et déplait par avance aux démocraties européennes comme aux démocrates arabes. Les pessimistes regardent du côté de Téhéran et voient les nouveaux régimes basculer graduellement. Pour les plus optimistes, un monde arabe majoritairement islamiste ressemblera à une Turquie démultipliée de Gibraltar au Kurdistan. (suite…)

Les commentateurs, surtout occidentaux, des élections en cours ou en préparation en Tunisie ou en Egypte, parlent d’un terrain démocratiquement vierge. La formule « pour la première fois », parfois suivie d’un « depuis trois mille ans » érudit bourgeonne dans les plumes et les micros. C’est faire un peu court. Sans remonter aux Suffètes élus par les habitants de Carthage, il y a de cela « trois mille ans » effectivement, sans parler des élections palestiniennes d’il y a quelques années, algériennes d’il y a vingt ans, sans évoquer les exceptions libanaise ou marocaine, les Arabes connurent, il n’y a pas très longtemps, une courte période dite « libérale ». Dans l’entre-deux guerres, plusieurs élections relativement libres se sont déroulées en Egypte (en 1924, en 1926, en 1936…), en Syrie, au Liban… (suite…)

Le gouvernement turc actuel est en passe de réussir un pari longtemps jugé impossible : émanciper la politique étrangère d’Ankara de sa méfiance envers son environnement régional, sans pour autant revenir aux vieux rêves impérialistes. 

Le 4 août 1996, les Turcs rapatrièrent en grande pompe un corps exhumé, depuis le lointain Tadjikistan. Il s’agissait, précisait-on – car la mort rend méconnaissable le grand homme du petit – d’Enver Pacha, dernier dirigeant de l’empire ottoman. (suite…)

Le Maroc vient d’être élu membre non-permanent du Conseil de sécurité. Alors que le monde arabe ressuscite dans les convulsions du printemps démocratique, c’est le pays le moins atteint par la fièvre révolutionnaire qui sera chargé de le représenter lors des votes futurs du Conseil.

Il y a peu, Washington et Moscou jouèrent veto contre veto un bras de fer aux dépens de deux peuples arabes, le palestinien et le syrien. Ce ne fut pas seulement une malheureuse concordance de deux immoralismes. Ce chassé-croisé onusien a répété jusqu’à la caricature une dépendance incommode et pluriséculaire des pays arabes envers des puissances occidentales structurellement partagées entre deux camps. (suite…)

Shéhérazade rapporte l’histoire de la Montagne de fer : elle attirait à elle les navires de passage, les désossait de leurs structures métalliques et les envoyait, marins, marchands et biens, aux fonds des mers. Pour délivrer les hommes de cette malédiction, ‘Ajîb ibn Khassîb escalade la Montagne et jette à bas le cavalier de cuivre qui trônait au sommet.

L’extériorité de l’Etat par rapport aux sociétés est un fait ancien et majeur du monde arabo-islamique. Les villes expriment dans leur topographie cette réalité massive et occultée : Fès el Bali a son Fès-Jdid, Alep sa forteresse. Toujours la cuvette ou la plaine, face à la colline, au plateau. Ici le pouvoir, sa force militaire, ses hiérarchies, sa violence exposée en rituels ; là la ville proprement dite, ses marchands et ses artisans, ses lettrés et sa plèbe. Les deux mondes, qu’on peut appeler l’Etat et la société, se tournaient le dos, sauf en de rares occasions : le palais prélevait son tribut, la ville marchande réclamait son arbitrage. Mais toujours cette indifférence mutuelle, l’Etat et la société, dans leurs rares face-à-face, s’évitant du regard et se souriant de biais. (suite…)

Une même formule pour nommer des événements concomitants et un phénomène de contagion tend parfois à masquer de profondes divergences. Le printemps arabe est un, indéniablement, mais comme un Janus bifrons, il regarde souvent vers deux horizons différents. Dans le vaste enchaînement des événements depuis le début de cette année, on peut distinguer deux révolutions en une, la première se déployant à Tunis et au Caire, la seconde flambant en Libye, en Syrie et au Yémen, pour le moment. (suite…)

Le soldat israélien Gilad Shalit a été échangé contre 1027 détenus palestiniens. D’autres échanges sont prévus, avec les Egyptiens. Ce marché a étonné. Les Israéliens se sont sentis floués, les Arabes amoindris.

A vrai dire, c’est d’abord une question de régime politique qui a été discutée lors de cet échange. En accordant tant de valeur à un seul individu, Israël confirme sa place parmi le bloc occidental, et renvoie aux Arabes une image déformée et difforme d’eux-mêmes : une masse innommable et innombrable. (suite…)