Archives de décembre, 2011

En septembre 994, une ambassade marocaine se présenta devant le maître de la Péninsule ibérique, le chambellan Ibn Abi Amir al Mansour. Elle lui était envoyée par son allié Ziri ibn Atiya, dit « al fartas », le teigneux, chef des Maghrawa. Parmi les présents, les chroniqueurs émerveillés notèrent, outre une girafe – morte durant la traversée du détroit, et empaillée – un « oiseau qui parlait l’arabe et le berbère »…

Mille ans plus tard, le nom d’Ibn Abi Amir al Mansour n’évoque plus grand-chose, celui de Ziri ibn Atiya rien du tout. Il est vrai que cette époque est morte depuis longtemps, et sa cendre elle-même s’est éparpillée. Mais cet oiseau bilingue reste encore vivant. (suite…)

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Le Marocain, qui est sujet du roi, est asservi ; le Cubain ou le Nord-Coréen, qui sont citoyens de leur république, sont libres. Cette opposition sujet-citoyen, abstraite et érudite ailleurs, concerne les Marocains au premier chef. Toute une polémique gonfle depuis des années, à propos de ce prétendu archaïsme marocain.

Citoyen glorieux, sujet honteux, cet antagonisme schématique est récent. S’il touche à peine les Japonais ou les Britanniques, autres authentiques « sujets » sans culpabilité ni mauvaise conscience, et beaucoup les Marocains, c’est qu’il provient d’un débat français projeté au Maghreb : le mythe révolutionnaire  – le sujet des Bourbons devenu citoyen de la République – et le passé colonial : le citoyen européen de plein droit et le sujet colonial, soumis au code de l’indigénat. De ces deux histoires, il en ressort l’image colportée par le discours public : le sujet est historiquement avant le citoyen, et il lui est juridiquement et politiquement inférieur. Image singulièrement pauvre et inapte à rendre sa complexité au concept de sujet. (suite…)

Vues depuis Paris ou Bruxelles, la vitesse et la radicalité des changements sur la rive méridionale de la Méditerranée font irrésistiblement penser à la chute du mur de Berlin, autre révolution démocratique survenue sur une bordure de l’Union européenne.

En se penchant sur les rapports entre l’Europe occidentale et le bloc de l’est dans les années 1980, on découvre combien ce rapprochement est en réalité biaisé, mais instructif. Pour l’Europe libérale, il y avait, au-delà du rideau de fer, des Etats ennemis – les dictatures communistes – et des sociétés amies qui en subissaient le joug. Les divers instruments mobilisés lors de la dernière décennie de la guerre froide provenaient de ce constat. En soutenant les dissidents, les Eglises, les syndicats, en multipliant les canaux médiatiques, les radios libres et les samizdats, on renforçait des sociétés amies contre des Etats ennemis. (suite…)

Au X° siècle, un biographe andalou, Ibn al Faradi, mentionne dans ses notices d’hommes illustres un tiers d’Arabes, le reste étant composé de Berbères et de convertis. Deux siècles plus tard, dans le même exercice, chez Ibn al Abbar, on note deux tiers d’Arabes pour seulement un tiers de Berbères.

Que s’est-il donc passé dans la Péninsule en deux siècles pour que le rapport numérique entre Berbères et Arabes s’inverse au profit de ces derniers ?  Les faits connus auraient dû au contraire amoindrir encore plus la proportion d’Arabes : car il n’y a plus eu de peuplement arabe supplémentaire, alors même que les Berbères n’ont cessé de déferler sur la Péninsule, mercenaires Zénètes au X° siècle, Almoravides Sanhadja au XI°, Almohades Masmouda au suivant… (suite…)

Il n’aura échappé à personne que l’histoire arabe moderne s’est faite sous l’égide de quelques termes : Nahda, Islah, Baath… Idéologies antagonistes, domaines d’intérêt différents, acteurs variés, mais une même similitude lexicale : tous ces programmes se formulèrent comme répétitions de processus passés, et comme reprises d’étapes historiques avortées. (suite…)

Pour des historiens du futur, le Maroc du début du XXIème siècle apparaîtra comme particulièrement paradoxal. Une classe sociale y a atteint un sommet d’exposition publique au moment même où sa base de pouvoir s’effondrait.

Toute une presse populaire a fait des Fassis, familles ou individus particuliers, la cible d’une hargne tenace. Le gouvernement d’Abbas el Fassi, éponyme premier ministre, incarna la caricature que les polémistes visaient : un monde incestueux de relations matrimoniales, économiques et politiques, un monde mesquin et étriqué, de plus en plus vorace, de plus en plus étranger aux nouvelles classes moyennes marocaines. Paradoxe : ce gouvernement, cette première décennie du siècle, ces diatribes haineuses, sont contemporains du déclin de cette caste dont les Fassis visés composaient la majeure partie ; paradoxe redoublée : le nouveau gouvernement, celui qui symbolise l’arrivée d’un nouveau Maroc sociologique, est dirigé par un homme issu de cette communauté. (suite…)

« Il mettait les princes musulmans au pressoir, et, comme d’un pressoir coulent le cidre et le vin, de ces roitelets écrasés coulait l’or. » Cette phrase belle et terrible est de Rheinhart Dozy, un historien du XIXème siècle, décrivant les relations entre Alphonse VI de Castille et les principautés musulmanes d’Andalousie il y a mille ans. Elle pourrait servir à merveille pour décrire les relations entre le Moyen-Orient et l’Occident industrialisé jusqu’à il y a quelques années. (suite…)

Un cortège d’accréditations et de nominations royales est survenu parallèlement aux consultations pour la constitution d’un gouvernement. Des murmures réprobateurs se firent entendre à propos de démarches intempestives, comme si le palais prenait de vitesse le futur cabinet ministériel. Surtout qu’il ait désigné Fouad Ali Lhimma conseiller, quelques jours après avoir chargé Abdelilah Benkirane de former le prochain gouvernement. Mais en personnalisant la situation, en y voyant la revanche de l’un sur l’autre, on l’appauvrit singulièrement. Au-delà des questions de personnes, au-delà des mots durs et plutôt inhabituels au Maroc échangés entre le PAM et le PJD, ce qui interpelle dans cette désignation est la porosité entre le monde des urnes et celui des décrets royaux. (suite…)

Al Jazeera, par des voix autorisées, prétend être à l’origine du Printemps arabe. Cette assertion, peut-être valable, procède d’un contexte historique particulier. Mais paradoxalement, la démocratisation des pays arabes signifiera probablement la fin de l’hégémonie médiatique de la chaîne qatarie. (suite…)

L’unité de la soixantaine d’années passées est éclatante. Entre le milieu du XXème siècle et l’année 2011, la majorité des pays arabes vécurent sous des régimes similaires. Les différences entre Nasser, le Baas, le FLN ou Kadhafi sont minimes par rapport à de fortes convergences. Dirigisme économique, parti unique et culte du chef, mobilisation idéologique de la société… Ces points communs, s’ils sont multiples et divers, forment néanmoins un système cohérent. (suite…)