Pour un regard averti, le vingtième siècle arabe fut régi par un métronome interne sans faille, changeant les régimes politiques tous les vingt-cinq ans. En 1920, aux lendemains de la chute de l’empire ottoman, l’élite des notables régionaux, francophones et politiquement anglophiles, prennent le pouvoir, délestés de la pesante tutelle d’Istanbul. Les mandats britanniques et français, colonisation déguisée en humanisme prédateur, chaperonnent cette période. Elle a ses héros – Saad Zaghloul en Egypte, Nuri Saïd en Irak, Riadh al-Solh au Liban–, son idéologie – le nationalisme libéral et bourgeois –, et jusqu’à sa culture populaire – Asmahan et Mohammed Abdel-Wahhab…

Un quart de siècle plus tard, une vague révolutionnaire emporte cet édifice : Nasser en Egypte en 1952, Kassem en Irak en 1958, ailleurs des capitaines d’armée et des camarades de parti, mettent fin à ce que l’on appellera plus tard, avec un brin de nostalgie, l’ère libérale. Désormais, le monde arabe vivra à l’heure des républiques populaires. Prenant l’exact contrepied des régimes précédents, on ferme l’économie ouverte, on remplace le multipartisme brouillon par la dictature du parti unique, on troque le tarbouche du notable pour le képi de l’officier, on change même d’amis, et les Russes s’invitent là où les Anglais régnaient en maître.

Un autre quart de siècle passe. Puis, dans les quelques années qui suivent la Naksa de 1967, de nouveaux régimes s’installent : Kadhafi en Libye et Nemeyri au Soudan en 1969, Assad en Syrie et Sadat en Egypte en 1970… Sous couvert de « rectification » – le mot est d’Assad– ou d’ « ouverture » – celui de Sadat –, ce fut une révolution aussi profonde que les deux précédentes : les Russes perdirent le terrain au profit des Américains, Riyad remplaça le Caire comme capitale du monde arabe, l’économie fermée et dirigiste s’ouvrit dans le désordre et la corruption à un capitalisme prédateur…

 L’alternance au pouvoir dans les années 1990 n’a pas eu lieu

On aura remarqué que ces trois périodes durèrent chacune un quart de siècle. Un esprit de suite se serait attendu à une nouvelle transformation dans les années 1990… Or, il n’en fut rien. Certes, un soupçon de changement souffla sur la région dans le tournant des années 1990, il dura quelques années, provoqua des engouements diplomatiques, quelques prix Nobel de paix et beaucoup de conférences, et tout fut dit. Rien ne changea. Les régimes – et souvent les personnes – arrivés au pouvoir au début des années 1970 s’y maintinrent, vieillis, affaiblis, mais souvent incontestés. Et là où il y eut contestation, il y eut violence et parfois guerre, mais toujours au bénéfice du pouvoir en place : en Algérie et en Egypte par exemple. On expliqua cette longévité par le type de pouvoir installé dans les années 1970 : l’alliance du parti unique et de l’armée révolutionnaire, les pétrodollars saoudiens, la  Pax americana.

 Al Qaïda, réaction d’une génération lésée

Le 11 septembre 2001 fut l’œuvre de cette génération lésée : Ayman al-Zawahiri est né en 1951, Oussama ben Laden en 1957. Dans les années 1990, leur génération, si l’on en croit l’histoire du vingtième siècle arabe, devait prendre le pouvoir à son tour. Or, ils étaient en Afghanistan. Ou au Cachemire. Ou en Somalie. A la place d’une contestation intérieure organisée, les régimes arabes, dès le début des années 1980, réussirent à éparpiller, d’abord en Afghanistan puis partout où la mondialisation laissait des marges grises, toute possibilité d’opposition politique. Le 11 septembre 2001 fut le résultat imprévu de cette externalisation de la politique arabe. Les néoconservateurs le comprirent bien, quand ils pensèrent l’invasion de l’Irak comme un rapatriement des problèmes arabes vers leurs sources : solution tardive, se devant, dès lors, passer par l’épreuve de force.

Le 11 septembre 2001 mima une alternance générationnelle impossible. Le printemps arabe de 2011, la réalisant enfin, vingt ans plus tard, enterra deux générations, d’un même mouvement : les gérontocrates des coups d’Etat de 1970 et les quinquagénaires du terrorisme international. Dans une perspective d’histoire longue, le 11 septembre restera certainement comme le bégaiement meurtrier d’un changement politique enfin articulé en 2011.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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