Les deux souverainetés

Publié: 3 décembre 2011 dans Culture et politique, Etat et démocratie, Maroc
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Midelt est une bourgade. La région produit des pommes. L’hiver, il y fait très froid, on s’y ennuie sans doute. Pour la façade atlantique marocaine, c’est à peine un nom exotique, juste une station routière avant les dunes.

En réalité, Midelt devrait intéresser les Marocains à plus d’un titre. Ce fut l’une des étapes du « trik es-sultan », la route impériale qui passe par le Moyen Atlas et relie depuis des siècles les villes du Nord au Sahara. C’est par là que passait le commerce de l’or, par là que les tribus du désert débouchaient dans les plaines, que la dynastie alaouite débuta son épopée.

En convoquant Abdelilah Benkirane à Midelt, en le chargeant de former le nouveau gouvernement depuis cette ville située loin des ministères, peut-être que le souverain tenait-il à rappeler au représentant de la souveraineté populaire, cette vieille histoire, qui surplombe et précède Rabat, les élections et le parlement… Métaphore spatiale de la future dualité politique du pays : un gouvernement issu des urnes, localisé dans des institutions, responsable devant une assemblée, face au Trône, incarnation mobile de l’histoire marocaine, et porteur d’une légitimité supra-électorale.

La « cohabitation », une comparaison biaisée

Un parallèle est récurrent concernant le visage de cette dyarchie marocaine à venir. La collaboration attendue entre le palais royal et un gouvernement dominé par le PJD est vue comme une réitération marocaine de la « cohabitation » que la cinquième république française connait lorsque la majorité parlementaire ne coïncide pas avec la majorité présidentielle. Mitterrand, président de gauche, et Chirac ou Balladur, chefs de gouvernements de droite, plus tard Chirac président de droite et Jospin chef de gouvernement de gauche, formèrent des configurations propres à cette « coexistence institutionnelle ».

Les points de ressemblance sont nombreux avec la situation marocaine, en effet : l’interprétation permanente de la constitution, les possibilités de blocage ou de passage en force par  l’un ou l’autre des protagonistes, l’existence de fait de quelques ministères « de souveraineté », que le chef de gouvernement est obligé de « partager » avec le président.

Comme la France a parfois deux majorités divergentes – une présidentielle et une parlementaire – le Maroc a donc désormais deux majorités à son tour : la royale et la parlementaire.

Une telle comparaison est biaisée. Elle ne s’appuie que sur une seule dimension de la situation française, la divergence des deux majorités. Elle oublie ce qui fait l’essentiel de tout pouvoir, la souveraineté. En France, elle est unique, elle revient au peuple et s’exprime par le suffrage universel. S’il arrive au corps électoral français de changer d’humeur en l’espace de deux élections, élisant un président de gauche puis un parlement de droite, jamais la nation ne scinde le principe du pouvoir : deux majorités, certes, mais pour une seule souveraineté.     

Souveraineté monarchique et souveraineté populaire

Au Maroc, la situation est plus complexe. Benkirane et le roi ne puisent pas dans la même souveraineté. C’est là que réside « l’exception marocaine ». L’entrée du Maroc dans l’âge des constitutions écrites, tenté vers 1908, relancé après l’indépendance, n’a pas effacé le principe premier de la souveraineté du pays. La légitimité dynastique, complexe assemblage d’histoire et de religion, a perduré, parallèlement au développement de la souveraineté populaire, validée par le suffrage universel. Ces deux sources de souveraineté, tout Marocain les vit, sans forcément les penser: le makhzen et l’administration moderne, le parlement et l’allégeance monarchique, la constitution et la coutume, forment, côte à côte, un double système que nul texte ne fonde. La constitution actuelle, à coup sûr, a clarifié beaucoup de choses, mais elle entame à peine la nécessaire analyse de ces deux souverainetés, de leurs rapports et de la manière qu’elles auront à coexister.

Lors des années à venir, une jurisprudence verra le jour en la matière : dans les rapports de force entre le gouvernement de Benkirane et le Palais, les deux souverainetés, la dynastique et la populaire, apprendront à coexister.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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