Le dilemme de l’USFP

Publié: 9 décembre 2011 dans Culture et politique, Etat et démocratie, Maroc
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 Imprégnées d’histoire européenne, les élites marocaines croient que la réalité de notre politique se joue entre une gauche dont le noyau est l’USFP et une droite plus variée. Ce mimétisme n’est pas totalement absurde, et même Hassan II assura, au cours d’un discours dans les années 1990, que le parlement marocain se devait d’acquérir un pôle conservateur et un autre progressiste. Dans cette optique, l’entrée de l’USFP dans l’opposition est cohérente. Rétrospectivement, on devrait donc considérer l’expérience de la Koutla, rassemblant dans un même gouvernement des partis de gauches – USFP, PPS…– et un authentique parti conservateur – l’Istiqlal – comme ayant été une aberration historique. Or on sait que l’alternance fut une réelle avancée politique. D’où provenait alors la cohérence de la coalition menée par el Youssoufi, si elle n’était pas idéologique?

Avant l’idéologie, la sociologie

Elle provenait de ce constat : la fracture centrale du champ politique marocain ne passe pas entre un pôle progressiste et un autre conservateur. Ces deux pôles existent, certes, mais ils sont noyés au sein d’un plus vaste champ politique, accordant une grande place à des partis apolitiques, indifférents aux positions idéologiques, tout à des calculs clientélistes. La vraie opposition – Ben Barka et Allal el Fassi la comprirent très tôt – précède les différences idéologiques. Elle distingue partis démocratiques, faisant le pari du choix des urnes et du libre jeu de l’exercice démocratique, et partis de notables. Ces derniers – Mouvement populaire, FDIC des années 1960, RNI, UC, PAM… – se formèrent au gré de circonstances électorales précises, et n’eurent jamais besoin d’une claire ligne idéologique. Berbéristes, nationalistes, monarchistes, ruraux, modernistes, ils prirent différentes bannières, différents drapeaux, pour un même combat : assurer des positions politiques à des notables locaux, courroies de transmissions des décisions royales.

Voilà pourquoi l’alliance, dans les années 1990, entre un parti socialiste et un parti nationaliste conservateur n’avait rien de monstrueux. Il s’agissait, avant de s’offrir le luxe d’un parlement idéologiquement cohérent, de construire un champ politique marocain débarrassé de notables aux relations ambiguës.

Voilà pourquoi l’entrée du PPS et de l’USFP dans le gouvernement Benkirane aurait pu avoir un sens politique : former une majorité de partis idéologiques et démocrates, face à une minorité de partis aux valeurs brumeuses, aux alliances douteuses et changeantes. Elle aurait pu également avoir un sens sociologique. Le PJD, en effet, puise dans le même vivier que l’USFP : celui des classes moyennes urbaines, soucieuses d’une meilleure gouvernance, attentives au bien commun que ses impôts financent…

La décision du bureau politique de l’USFP a été commandée par des valeurs et une histoire. Lors du choix, sans doute que le fantôme de Omar Benjelloun a été présent, qu’une histoire sans concession a été mise à contribution. On dit que l’USFP a préféré la fidélité idéologique aux égoïsmes de ses notables. Soit.

Une opposition cohérente ?

Pensons alors, plutôt qu’à la majorité, dite désormais islamo-conservatrice, à l’opposition. L’USFP se retrouvera aux côtés du PAM, du RNI, de quelques autres formations, aux sigles compliqués, aux discours introuvables. Face à une majorité cohérente, quelle cohérence dans l’opposition ?

L’USFP a désormais une position difficile à tenir : se positionner contre le gouvernement tout en évitant de se dissoudre dans une opposition hétérogène.

Il devra disputer au PJD un public commun, convaincre les classes moyennes de revenir à lui. Tel est le devoir historique qui l’attend. Par facilité, il pourrait s’engager dans une autre voie : se replier sur des sites électoraux imprenables, jouer des faveurs royales, se ruraliser et tourner le dos aux villes. Pour ceux qui croient que l’USFP se rajeunira, la désillusion sera cruelle : l’opposition n’est que superficiellement progressiste. C’est une opposition sociologique de partis clientélistes face à une coalition urbaine et démocrate. Combien de temps durera l’exception socialiste au sein de l’indifférence idéologique et des pratiques politiques douteuses ?

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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