Fouad Ali Lhimma, entre l’urne et le dahir

Publié: 14 décembre 2011 dans Etat et démocratie, Maroc, Printemps arabe
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Un cortège d’accréditations et de nominations royales est survenu parallèlement aux consultations pour la constitution d’un gouvernement. Des murmures réprobateurs se firent entendre à propos de démarches intempestives, comme si le palais prenait de vitesse le futur cabinet ministériel. Surtout qu’il ait désigné Fouad Ali Lhimma conseiller, quelques jours après avoir chargé Abdelilah Benkirane de former le prochain gouvernement. Mais en personnalisant la situation, en y voyant la revanche de l’un sur l’autre, on l’appauvrit singulièrement. Au-delà des questions de personnes, au-delà des mots durs et plutôt inhabituels au Maroc échangés entre le PAM et le PJD, ce qui interpelle dans cette désignation est la porosité entre le monde des urnes et celui des décrets royaux.

Défaite électorale, décret royal

Fouad Ali Lhimma a d’abord était un commis de l’Etat. Puis, il y a quelques années, il est devenu un homme politique, c’est-à-dire un contributeur au débat public, quelqu’un dont l’horizon ultime reste le bulletin de vote, qui sanctionne le discours qu’il tient. Il a pris des risques, choisi un positionnement, accepté de prendre et de rendre des coups. Il a fait des alliances, il a décidé de qui sera son ami et qui son ennemi. Bref, il a fait de la politique comme on en fait dans les démocraties depuis deux siècles. Le 25 novembre dernier, l’offre politique de FAL (les idées, les alliés, les méthodes) a été sanctionné négativement par l’électeur marocain. Ce dernier a décidé que sa place, durant le prochain mandat, serait du côté de l’opposition.

En le faisant conseiller, le décret chérifien a quelque peu dérangé cette configuration politique. Le dahir royal est un acte souverain, que les Marocains connaissent et respectent. On sait qu’il émane d’une souveraineté royale, qui précède et surplombe la souveraineté populaire ; on sait que le dahir a sa durée propre, qui n’est pas celle du mandat, et que cette durée est liée à la temporalité royale, qui n’est pas la temporalité gouvernementale ; on sait enfin que le dahir structure une organisation juridique et administrative parallèle à celle des lois et réglementations parlementaires.

Séparation des pouvoirs

En s’arrachant au domaine royal pour entrer dans celui de la politique élective, il y a quelques années, FAL avait déjà bousculé cet ordre duel. Vaincu dans la sphère élective, le voilà qui revient dans la sphère royal, réaffirmant cette absence de frontière entre les deux domaines. Or la porosité entre l’urne et le dahir est néfaste. Hier, de tels glissements étaient possibles, on connait des hommes politiques qui, d’une année à l’autre, passaient du perchoir parlementaire à l’alcôve royale, du bureau politique d’un parti au conseil de cour. Mais l’époque était autre : la souveraineté royale primait tout, la force du décret était supérieure à celle du bulletin de vote. Aujourd’hui que la souveraineté populaire apprend, lentement mais d’une manière irréversible, à exercer son droit, la souveraineté royale doit à son tour délimiter ses prérogatives, défendre et illustrer ses qualités. L’avantage du Maroc est de disposer désormais de ces deux scènes. Or les ambiguïtés des parcours, les biographies erratiques, brouillent ces délimitations, les transforment en domaines concurrentiels, et à terme les rendent incompatibles.

Le PAM a perdu les élections ; la place de ses chefs est désormais dans l’opposition. Or certains penseront, avec les dernières désignations, que Palais royal est le recours ultime des perdants de l’urne, et que le dahir peut briser le mandat populaire. Ils ont tort. Les deux sphères, royale et gouvernementale, se complètent dans la mesure où elles ne se mélangent pas, ou très peu. Cette séparation des pouvoirs à la marocaine est la condition d’une cohabitation future entre majorité parlementaire et pouvoir dynastique.

Quelques monarchies connurent des situations où le Palais joua à contretemps des choix populaires : l’Egypte des années 1930 en offre un bon exemple. En affaiblissant les gouvernements successifs, le roi Fouad ne déséquilibra pas seulement le parlement, mais sa propre légitimité. Espérons que le Maroc saura trouver sa voie hors de cet écueil. 

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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