Pour des historiens du futur, le Maroc du début du XXIème siècle apparaîtra comme particulièrement paradoxal. Une classe sociale y a atteint un sommet d’exposition publique au moment même où sa base de pouvoir s’effondrait.

Toute une presse populaire a fait des Fassis, familles ou individus particuliers, la cible d’une hargne tenace. Le gouvernement d’Abbas el Fassi, éponyme premier ministre, incarna la caricature que les polémistes visaient : un monde incestueux de relations matrimoniales, économiques et politiques, un monde mesquin et étriqué, de plus en plus vorace, de plus en plus étranger aux nouvelles classes moyennes marocaines. Paradoxe : ce gouvernement, cette première décennie du siècle, ces diatribes haineuses, sont contemporains du déclin de cette caste dont les Fassis visés composaient la majeure partie ; paradoxe redoublée : le nouveau gouvernement, celui qui symbolise l’arrivée d’un nouveau Maroc sociologique, est dirigé par un homme issu de cette communauté.

Bourgeoisie d’intermédiation coloniale

Au XIXème siècle, l’expansion économique de l’Europe industrielle rend nécessaire de nouveaux marchés. La colonisation les procure. Mais il arrive que les Etats non-occidentaux soient encore assez forts pour résister à une annexion franche. L’Europe contourne cette difficulté en établissant des liens économiques avec des notables locaux, qu’elle charge de l’approvisionner en matières premières, et d’écouler ses produits. Des villes maritimes apparaissent ou renaissent de leur assoupissement médiéval pour remplir cette fonction d’intermédiation : Hongkong, Shanghai, Beyrouth, Alexandrie, Tanger ou Casablanca. Des commerçants des grandes villes de l’intérieur, plus malins ou plus aventureux, vont les peupler : les Cantonais à Hongkong, les Alépins à Beyrouth, les Fassis à Tanger, comprennent que les choses sérieuses ne se passent plus entre l’échoppe artisanale et le bazar, mais entre le port et le consulat. Ils s’insèrent donc dans ce nouveau tissu économique, contribuant très souvent à appauvrir encore plus ceux qu’ils laissent derrière eux. Combien de familles de Fès virent, parallèlement, l’ascension économique d’un fils parti commercer à Tanger, et la faillite de son frère resté artisan à Fès ?

La colonisation directe rendit ce fonctionnement visible et légitime. Que ce soit parmi cette bourgeoisie que le nationalisme moderne ait germé est une ironie de l’histoire. Au Liban, en Chine, au Maroc, en Inde, dans une même famille, on retrouvait le marchand qui inondait son pays de pacotilles occidentales et le militant qui réclamait l’indépendance. Et l’indépendance survint. Et avec elle, la fin de ces façades maritimes et de ces bourgeoisies dépendantes. L’entrée des communistes à Shanghai en 1949, le discours de Nasser à Alexandrie en 1956, nationalisant le canal de Suez, la prise de la Havane par Fidel Castro fin 1958… en quelques années, les villes phares de ce systèmes, ouvertes sur les voies maritimes, se refermèrent et chassèrent leurs bourgeoisies, qui se réfugièrent à Miami, Taiwan ou Beyrouth.

Une autre exception marocaine ?

Au Maroc, des événements similaires se produisirent à la même époque : Tanger perdit son statut international en 1957, et Casablanca se vida en quelques années de sa communauté européenne, puis juive. Mais le processus n’alla pas jusqu’au bout. Refusant l’autarcie économique, Hassan II préféra garder une bourgeoisie d’intermédiation sous la main. Les Fassis monopolisèrent cette fonction.

Mais l’autoritarisme d’Hassan II entrava les logiques familiales au profit du centralisme du pouvoir, en favorisant des ascensions sociales fulgurantes pour contrebalancer les autonomies communautaires – Driss Basri en est la figure exemplaire – ou en procédant, régulièrement, à de sauvages rappels à l’ordre – comme lors de la campagne d’assainissement économique, visant essentiellement la bourgeoisie fassie, dans les années 1990.

Paradoxalement, la démocratisation en cours depuis plus d’une décennie, en dénouant l’emprise de l’Etat autoritaire, a déchaîné des passions familiales ennemies du bien public.  Mais des processus de long terme comme la multiplication des flux financiers – par les investissements étrangers directs, par la diaspora marocaine, par les politiques publiques –, l’urbanisation, l’unification culturelle, condamnent à terme cette exception marocaine, la spécialisation socio-économique des Fassis.

La voie rapide qui allait de Fès à l’Atlantique est aujourd’hui concurrencée par d’autres routes, d’autres branchements, et les embruns de l’océan désormais impossibles à monopoliser entre quelques mains.

Omar Saghi

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