Il n’aura échappé à personne que l’histoire arabe moderne s’est faite sous l’égide de quelques termes : Nahda, Islah, Baath… Idéologies antagonistes, domaines d’intérêt différents, acteurs variés, mais une même similitude lexicale : tous ces programmes se formulèrent comme répétitions de processus passés, et comme reprises d’étapes historiques avortées.

La modernité comme « retour à… »

Au XIX° siècle, le terme Nahda fut choisi comme équivalent de la « renaissance » européenne. Ses prometteurs syro-libanais voulurent une histoire arabe qui calque l’histoire européenne, gage de réussite. Il y eut une antiquité brillante – gréco-romaine en Europe, Omeyyade et Abbasside en Orient – puis des invasions barbares et un long moyen-âge – germanique en Europe, turc en Orient – et enfin la renaissance humaniste qui fêtait les retrouvailles avec l’âge d’or.

Parallèlement, on parla d’Islah, de rectification ou de réforme religieuse. Le parallélisme avec la réforme protestante, autre mouvement de la modernité européenne, est moins évident, et jamais explicitement invoqué. Mais le même motif de reprise de l’ouvrage historique inachevé le compose : un âge d’or – les califes bien guidés – une décadence – l’oubli de la religion vraie, corrompue par des innovations – et le retour à la pureté originelle. En soulignant les oppositions entre la Nahda laïque et l’Islah religieux, on omettait cette proximité de méthode, qui est essentielle. 

Créer de l’avenir en l’habillant du passé est courant, tant il est difficile d’assumer une nouveauté totale. L’imaginaire des révolutionnaires français était tout imprégné d’histoire grecque et latine, et Plutarque ne quittait pas leur chevet. Plus tard, les Bolcheviks crurent répéter la révolution française, comme les Chinois crurent répéter la russe. L’étonnant dans les révolutions arabes est qu’elles se fassent sans recours excessif à l’histoire, dans une région pourtant ô combien saturée, écrasée de référentiel historique.  

Assumer la nouveauté politique

Le Printemps arabe de cette année ne répète aucun événement ou période connus, et il est difficile de trouver dans les différents régimes arabes classiques quelque chose qui rappelle les démocraties en construction à Tunis, au Caire et ailleurs. Le fait est inédit et doit être souligné ; il bouleverse deux siècles de modernité politique, dont la théorie comme la pratique se faisaient sous le signe du « retour à ». La polémique mort-née provoquée par l’évocation d’un nouveau califat, il y a quelques semaines, dit assez que de telles références, si elles pouvaient avoir leur impact limité dans des discours hystériques – celui de Ben Laden, par excellence – ne cadrent plus avec la confrontation à la réalité qu’entament aujourd’hui les peuples arabes. 

Cette absence d’histoire tient à l’usage qui en a été fait par les régimes dictatoriaux : le passé arabe fut, pour Nasser comme pour Saddam, pour Kadhafi comme pour le Baas, le meilleur alibi pour la répression du présent et le meurtre de l’avenir auquel ils procédèrent. Il tient aussi, plus positivement, d’une prise de conscience : la démocratisation arabe est un rattrapage, une « normalisation » attendue depuis longtemps, qui réconcilie cette région avec le reste du monde, plus qu’avec sa propre histoire.  Notons enfin que l’histoire, comme pédagogie et comme discipline mentale, noue des liens troubles avec les mentalités autoritaires : le culte des grands hommes, la commémoration du fracas des batailles, l’invocation incessante des grandeurs passées, tenaient une place centrale dans la formation des peuples voués à la dictature.

Si 2011 voit la fin de la pathologie (et du soin apporté par l’Islah), de la parturition (la renaissance dans la Nahda, la résurrection dans le Baath), peut-être l’horizon intellectuel s’en trouvera libéré pour explorer d’autres voies, qui ne soient pas tant une anti-Nahda, que son dépassement. Tentée par Adonis, par Hisham Sharabi, par Bouali Yassine, dans des entreprises solitaires, cette déconstruction des mythes revivalistes arabes est peut-être arrivée à maturité avec le printemps que nous vivons, et qui nous fait assumer la nouveauté de l’événement, sans la stèle historique, sans l’ombre du passé mort.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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