En septembre 994, une ambassade marocaine se présenta devant le maître de la Péninsule ibérique, le chambellan Ibn Abi Amir al Mansour. Elle lui était envoyée par son allié Ziri ibn Atiya, dit « al fartas », le teigneux, chef des Maghrawa. Parmi les présents, les chroniqueurs émerveillés notèrent, outre une girafe – morte durant la traversée du détroit, et empaillée – un « oiseau qui parlait l’arabe et le berbère »…

Mille ans plus tard, le nom d’Ibn Abi Amir al Mansour n’évoque plus grand-chose, celui de Ziri ibn Atiya rien du tout. Il est vrai que cette époque est morte depuis longtemps, et sa cendre elle-même s’est éparpillée. Mais cet oiseau bilingue reste encore vivant.

Plurilinguisme et fragmentation socio-politique

La situation linguistique au Maghreb était compliquée bien avant la colonisation, qu’on charge à tort de cette responsabilité. A leur arrivée, les Arabes trouvèrent déjà une société trilingue : berbère dans les montagnes, punique – carthaginoise – dans les plaines et latine dans les villes. Cette séquence berbère-punique-latin, les historiens coloniaux y virent l’annonce de la séquence coloniale : berbère-arabe-français, qui reste largement la nôtre aujourd’hui.

La modernité, qui est passionnément monolingue, n’envisage plus le plurilinguisme qu’en termes de « richesse », d’ « ouverture », de « métissage » et autre termes fades et édulcorés. C’est qu’elle conçoit la réalité linguistique selon le modèle binaire langue maternelle/langue(s) étrangère(s), la première servant à tout (aimer, travailler, militer, écrire), les secondes à n’importe quoi (le tourisme, les mondanités, la vanité). Ce faisant, elle passe à côté de l’essence du plurilinguisme tel que le concevait les sociétés traditionnelles, et tel que le vit encore la société marocaine : la multiplicité des langues révélait des sociétés puissamment hiérarchisées, et dans lesquelles une réalité très fragmentée ne pouvait se dire que par le biais de plusieurs langues.  

Démocratie et langue nationale

Les chroniqueurs qui rapportent l’histoire du perroquet de Ziri ne nous disent pas quels mots il articulait en arabe, et quels autres en berbère. Mais on sait que les califes de Cordoue, lorsqu’ils se laissaient aller à des plaisanteries avec leur entourage, abandonnaient l’arabe au profit du romance, l’ancêtre de l’espagnol et du portugais, de même que les Marocains aujourd’hui font des familiarités en arabe dialectal plutôt qu’en arabe classique, révélant se faisant des rapports de force implicites dans leur société. On est là au cœur du plurilinguisme historique : non pas plusieurs langues superposées et interchangeables, mais des utilisations différées selon la place que les langues occupent dans la hiérarchie sociale.

Les sociétés polyglottes sont des sociétés couturées de fractures internes. Les Juifs d’Europe centrale qui vivaient entre l’allemand, le yiddish et la langue slave du coin, les Martiniquais qui vivent entre le créole et le français, chacun à sa manière sait ou a su, comme les Marocains, que le plurilinguisme nomme la blessure sociale et historique traversant l’individu dans son plus intime.

Le nationalisme n’explique pas à lui seul l’unification linguistique des Etats modernes. L’ascension sociale, l’urbanisation, la fin des barrières de castes – bref la démocratie – nécessitent un outil de communication simple, unique et fluide. En France par exemple la bigarrure médiévale – le latin d’Eglise, le français de cour, le patois de village – due céder au monochrome de la langue nationale, soumise aux mêmes règles, depuis l’école de la commune jusqu’au l’Académie française.

Plus le Maroc coagulera ses différentes composantes en une société de rapports de classe plutôt que d’évitement communautaire, et plus le monolinguisme s’imposera. Qu’il soit arabe, arabe dialectal, berbère ou autre, est une question seconde, et même une question secondaire, comparée à ce passage d’une société plurilingue à une société monolingue, qui est éminemment révolutionnaire. En attendant, l’oiseau bilingue est toujours un article d’exportation marocain, mais de plus en plus moribond, comme la girafe empaillée de Ziri ibn Atiya.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos. Voir aussi Arabisation et démocratie.

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