Abdallah Saleh brûlé, Mo‘ammar Kadhafi lynché, Saddam Hussein pendu il y a quelques années… Et dans un registre plus burlesque, Hosni Moubarak traîné en civière d’interrogatoire en prétoire, Ben Ali transbordé à son insu, comme un colis encombrant… 

Le corps du souverain, dans le monde arabe, a été magnifié comme rarement il le fut dans son histoire : portraits démultipliés dans l’espace public, séquences répétitives sur les télévisions officielles… Le citoyen arabe, sujet de ce despotisme, avait l’obligation d’assimiler par tous ses sens cette incarnation du pouvoir absolu. Qu’il se soit vengé par la violence – en Libye, au Yémen, peut-être ailleurs demain – ou l’humiliation grotesque – en Egypte – est donc un juste retour des choses.

Aimer et haïr le maître

Les anthropologues rapportent les cas de sociétés primitives mettant à mort leur souverain au terme de son règne, parfois au terme d’une année de pouvoir. Cela se faisait à l’occasion, très souvent, d’un carnaval, où les usages et les règles étaient, pour un temps limité, bafoués et renversés.

Les sociétés modernes n’ont plus de ces carnavals politiques. Au Maroc, la tradition du Sultan e-tolba, qui pendant quelques jours, sortait avec sa « cour », hors de la ville de Fès, jouer au sultan a dépéri au milieu du siècle dernier.

La modernité politique a remplacé le carnaval politique, humiliant, châtiant, parfois châtrant et tuant le souverain pour de bon, par l’élection – quand ce sont des démocraties – où l’aspirant au pouvoir se doit de présenter patte blanche au peuple pour une fois souverain ; par le meurtre sauvage – quand ce sont des dictatures – transgressant et affichant le cadavre du dictateur : Mussolini pendu à Milan en offre un bel exemple. Les statues de Saddam traînées dans les rues de Bagdad donnaient à voir ce sourd souhait. L’humiliation du maître obligé de donner des échantillons de son corps -son sang, son sperme…- pour vérifications, son exposition dans des situations inédites du pouvoir habituel – hagard, effaré, angoissé… – participent de ces longues mises en scène.

L’assassinat de Kadhafi, car ce fut un meurtre, est une version de ces lynchages du maître. Des âmes chagrines pourraient dresser cette comparaison : entre la ferveur populaire, pas seulement égyptienne mais arabe, lors de la mort de Nasser, en 1970, et la haine enragée et tout aussi populaire et panarabe, à l’encontre de ces têtes qui les unes après les autres tombent comme feuilles d’automne. On lit çà et là dans la presse de telles ébauches de comparaison, nostalgiques pour une époque où les dirigeants étaient aimés, déplorant l’ère qu’on ferme, et dans laquelle on vécut sous la férule de maîtres haïs.

Le pouvoir incarné

La vérité est plus simple, plus triste aussi. Pleurer hystériquement la mort de Nasser, ou mutiler sauvagement le corps de Kadhafi, participent des mêmes attitudes archaïques envers le pouvoir. Tant qu’un homme, et un seul, concentre physiquement tant de prérogatives, il ne peut qu’attirer, mécaniquement, tant de passions collectives. Qu’elles soient positives ou négatives, cela ensuite est secondaire. Nasser comme Kadhafi, l’un héros magnifié, l’autre devenu symbole d’une folie du pouvoir, sont les deux faces d’un même système dont les peuple arabes doivent se débarrasser : la délégation de la liberté et de la responsabilité individuelle à une personne unique, quitte ensuite à ce que le citoyen transforme sa délégation en haine farouche.

Kadhafi mort, Moubarak mourant, Ben Ali comateux et Saleh blessé, il reste tant d’autres maîtres, virtuels, dans les têtes des citoyens arabes effarés par l’ampleur de la tâche. En Egypte, en Tunisie, des voix s’élèvent aujourd’hui pour réclamer un retour à l’ordre. C’est dans de tels désirs que se forgent les petits maîtres qu’on aime d’abord, et qu’on finit ensuite par haïr. Les constitutions en train de s’écrire ne présagent rien de bon si elles prennent un tour présidentialiste, comme en Egypte, monopolisant les prérogatives de la souveraineté entre les mains d’un seul.

Kadhafi mort, reste encore à tuer l’amour du maître, toujours vif, et parfois masqué par des motivations d’ordre et de sécurité très légitimes.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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