On dit que les catastrophes actuelles réveillent les vieux traumatismes. Ce qui est vrai pour un individu l’est sans doute pour des collectivités. Les chutes successives de plusieurs régimes arabes, si elles ne sont pas à proprement parler des accidents malheureux, restent cependant des événements soudains et radicaux, et les comparer aux traumatismes historiques passés aide à mieux cerner leurs évolutions futures.

Mise à part la défaite de 1967, il faut remonter à la décolonisation pour trouver pareils bouleversements simultanés sur la rive sud de la Méditerranée. Et la manière dont celle-ci s’est faite jette un trait de lumière insoupçonné sur les révolutions de 2011. Car de même qu’il semble  y avoir deux révolutions – la première pacifique, en tout cas civile, en Egypte et en Tunisie, la seconde violente et guerrière en Libye, en Syrie et au Yémen – il y a eu deux décolonisations. Et les deux versions de ces deux étapes se répondent.

Indépendance ou libération ?

Deux termes furent mobilisés pour réclamer puis pour mener à bien la décolonisation. Ils ne sont pas synonymes, ni interchangeables. On peut même ajouter qu’ils sont des mots contraires. Indépendance – istiqlal – et libération – tahrir – servirent d’enseigne à des mouvements très différents, ayant des conceptions divergentes sur le sort du pays à décoloniser.

Les pays à décolonisation de type « indépendance », comme le Maroc, la Tunisie ou l’Egypte, considéraient la présence étrangère comme une parenthèse, certes importante, certes dommageable, mais néanmoins limitée dans le temps long de ces pays. La comparaison fameuse entre le protectorat et l’habit devenu court – due à Mohammed V – résume cette vision qui ramène le pouvoir colonial à une peau temporaire.

Les mouvements de « libération » posèrent les problèmes autrement, et d’une manière plus violente. Il ne s’agissait plus de fermer une parenthèse, mais de faire naître un pays nouveau. Ce n’est pas par simple décision des leaders qu’on opta pour l’un ou pour l’autre. Souvent, dans un même pays, les options « indépendantiste » et « libérationniste » furent posées. Au Maroc, la lutte entre l’Armée de Libération et l’Istiqlal, le montre bien, comme le montre en Algérie la lutte au sein du GPRA entre Ferhat Abbas et Ben Bella. Et la victoire de l’Istiqlal au Maroc, du FLN en Algérie, n’est pas due à des contingences tactiques seulement, mais à la conception que les Marocains et les Algériens se faisaient de leur pays respectif, de son histoire et de la place que la présence française y occupait – une place modeste ou fondatrice.

Les Algériens, comme aujourd’hui les Palestiniens, savaient qu’il n’y avait pas de retour possible à une période précoloniale, que quelque part celle-ci n’avait même jamais existé, et que tous les Jugurtha, les Massinissa, les Khaïr-Eddin Barbarossa n’étaient plus rien pour ceux qui étaient devenus autres sous la colonisation. Et paradoxalement, parce qu’ils devaient tout à la colonisation – leur identité même de nation – ils ne pouvaient que s’engager dans une lutte à mort face à celle-ci. A l’Algérie et à la Palestine, on ajoute habituellement un troisième pays, la Libye : ces trois territoires arabes sont les seuls à avoir connue une colonisation de peuplement avec volonté de substitution de populations.

La violence des commencements

Il est aisé de voir dans les évènements de 2011 la répétition atténuée de cette distinction entre la négociation tendue de l’ istiqlal et la violence originelle du tahrir. Les règnes de Ben Ali ou de Moubarak n’affecteront pas le temps long des deux pays. Les insurgés libyens par contre ont parlé de « libération ». En changeant de nom au pays – supprimant la Jamahiriya de Kadhafi –, en remplaçant un drapeau par un autre, en risquant même les partitions internes, ils montrent combien leur révolution est une refondation. La Syrie se dirige-t-elle vers ce modèle libyen ? Le drapeau de la révolution arabe de 1920 a été brandi, et la révolution syrienne risque d’être plus qu’une indépendance envers un pouvoir honni…

Les révolutions de 2011 ne sont pas des « remake » de la décolonisation, mais la paire Indépendance/libération continue de miroiter dans nos inconscients collectifs, interrogeant la conception que les Arabes se font de leurs institutions, de leur histoire, et des pouvoirs qui s’y succèdent.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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