L’année 2012 commence avec des pouvoirs neufs à la tête de beaucoup de pays arabes. Neufs mais pas jeunes. Les individus – Marzouki, Benkirane, etc. – et les groupes – PJD, Nahda, oppositions gauchisantes etc. – qui accèdent aux magistratures suprêmes ne font pas partie de cette génération 2011 qui a défait les régimes. Qu’ils soient portés aux commandes par celle-ci n’est pas une aberration, comme on a pu l’entendre ; la révolution n’a pas été usurpée des mains des révolutionnaires. Comme la IIIème République française fit appel aux hommes de 1848, comme les révolutions russe ou iranienne, accomplies par des adolescents et des jeunes adultes, se réclama des cadres des oppositions historiques aux empereurs, il y a toujours un décalage d’une génération entre ceux qui font la révolution de rue et ceux qui la chapeaute. Il arrive que ce décalage soit idéologique : se créant une conscience politique dans les épreuves de la rue, les révolutionnaires, incapables de structurer un discours immédiat, mobilisent les discours d’opposition disponibles, restés en réserve.

Cette distance entre ceux qui font et ceux qui représentent, entre ceux qui militent et ceux qui prennent le pouvoir, explique en partie le déphasage entre les revendications des facebookers égyptiens, des 20-févriéristes marocains, des manifestants tunisiens, et la réalité du pouvoir qui se dessine. Si on avait l’humour grinçant, on dira que les révolutionnaires de 2011 ont acquis le droit d’être une opposition légitime à ceux à qui ils ont balisé le chemin du pouvoir.

Benkirane et ses acolytes tunisiens ou égyptiens ne sont pas les enfants de 2011, mais ses mandataires. Ils sont assez lucides pour le savoir. Leur militance vient d’un autre âge : ils ont vieilli dans leur guerre contre les despotes, ils ont construits des idéologies qui devaient répondre à celle des régimes autoritaires qu’ils combattaient, au point de leur emprunter, par mimétisme concurrentiel, beaucoup de ses traits. Et voilà que ses régimes chutent par la grâce d’une jeune génération, dont les soucis viennent d’ailleurs et de plus près dans le temps.

Génération, promotion, cohorte

Peut-on dresser un profil de cette génération ? Les définitions strictement calendaires de la notion de génération, qui l’apparentaient à une promotion scolaire, ont été depuis longtemps délaissées au profit d’une définition historique, délimitant les frontières d’une génération selon ses expériences collectives propres. Les sociologues parlent parfois de cohorte plutôt que de génération. Et de même qu’il y a eu une cohorte 1914-1918, dans laquelle un jeune conscrit de 18 ans était plus proche de son voisin de tranchée de 40 ans que de son camarade de lycée de 17 ans resté à l’arrière, de même Mai 68 découpa dans les classes d’âge entre ceux qui pouvaient sortir et ceux qui restaient au collège, de même 2011 a façonné une cohorte autour d’une expérience historique propre.

Le hasard ou l’équilibre interne de l’histoire arabe récente rend cette génération particulièrement sensible à un rythme décennaire : née ou grandie entre 1991 – l’écrasement de l’Irak de Saddam – et 2001 – début de la guerre contre le terrorisme – elle n’avait comme horizon que la réussite individuelle, l’exile intérieur ou l’émigration. 2011 a rompu le charme morbide.

2012 : deux mémoires en concurrence

L’année 2012, qui inaugure une nouvelle histoire arabe, expérimentera la coexistence de deux mémoires : celle des pouvoirs portés par les urnes, vivant sur des visions du monde forgées dans les luttes des années 1980, et celle de la rue fidèle à l’année 2011. Le Maroc, qui souvent répète sur un mode affadie les tensions de ses voisins, commence à le vivre dans les rapports ambigus entre la coalition menée par le PJD et les manifestants du 20 février. La Tunisie et l’Egypte le connaitront également sur un mode plus violent. On a là l’ébauche des futures polarisations politiques arabes, construites sur ce constat : l’âge des urnes n’est pas celui de la rue.

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » L’affirmation péremptoire de Paul Nizan, 2011 l’a fait mentir. Mais ces vingt-ans là, 2012 risque de les faire vieillir très vite, dans l’épreuve de la réalité.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s