Akhannouch, le mall et la rumeur

Publié: 9 janvier 2012 dans Etat et démocratie, Maroc, Relations Nord-Sud
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Toute police a son idéologie implicite. Au Maroc, deux visions se sont succédées au ministère de l’Intérieur depuis la fin de la décennie 1970. Celle des intendants du Roi, d’abord : véritables mamelouks envoyés par le pouvoir central briser ou, s’ils ne pouvaient faire autrement, négocier avec les notabilités locales. Juristes ou policiers, ils firent l’essentiel des années Basri. La suspicion, la brutalité théâtralisée, le climat de terreur qu’ils instillaient faisaient partie de ce complexe sécuritaire.

Courte histoire de l’intérieur au Maroc

Dans le tournant des années 2000 une autre idéologie s’imposa. Intérieur d’ingénieurs, ne jurant que par l’efficacité technique et le développement. Contrôler et contenir par la prospérité, là où on le faisait par la crainte. Son ministre polytechnicien fut son plus bel ornement, l’INDH son fruit le plus abouti. Un parti issu de ses rangs, le PAM, devait lui fournir une doctrine : soignez, nourrissez, employez ces bêtes, elles ne sauraient mordre – là où l’ancien credo disait : terrorisez, corrompez, enfermez-les, elles finiront dressées ou brisées.

La nomination de Laenser nous éloigne de ces deux périodes. Ni juriste basriste ni ingénieur modernisateur, s’il fallait à tout prix trouver une filiation à ce ministère, c’est dans une tradition plus ancienne, celle de Lyoussi, d’Aherdane et d’Oufkir, quand, au lendemain de l’indépendance, le contrôle territorial du pays fut retiré à l’Istiqlal et confié aux grands notables ruraux. Cette époque s’acheva avec les coups d’Etat et la Marche verte.

Une telle esquisse historique n’indique rien de conséquent quant à la future politique du ministre de l’intérieur, son rapport au cabinet royal et au parti majoritaire, mais montre assez qu’une page est tournée, bien que le livre soit le même, et la rupture promise par le PJD incomplète.

Maroc, mall et politique

Mais pendant quelques heures, une rumeur a couru. Elle disait qu’Akhannouch serait peut-être à l’intérieur. Comme toute rumeur, celle-ci était brumeuse et péremptoire à la fois, et finalement sans fondement, mais comme toute rumeur, elle en dit long sur les craintes et les aspirations collectives.

Quelque chose a dérangé dans cette hypothèse. Pas que Akhannouch soit membre relaps d’un parti de l’opposition : un transfuge parmi tant d’autres, après tout, ne fait pas scandale. Qu’un milliardaire soit à la tête de la sécurité territoriale et de la police des populations, voilà qui interpelle par contre.   

Le Morocco Mall que son groupe Akwa a supervisé, que sa femme Selwa a inauguré, est une pièce maîtresse dans le complexe industriel et commercial qu’il contrôle. La controverse le jour de son inauguration, la mise à l’écart des journalistes marocains, est à rattacher à la vision que les capitaines d’industrie, surtout ceux qui font de la politique, ont du Maroc et des Marocains.

Un centre commercial, un supermarché, un parc de loisir, sont des espaces sécuritaires. On l’oublie parce que leur particularité est de le masquer. L’étalage de biens, l’atmosphère feutrée par la musique d’ambiance, la rareté des angles droits au profit des espaces ouverts, donnent cette impression. La discrétion de l’argent participe de cette atmosphère de pacification : on paye à la caisse la profusion de biens étalés dans les rayons du supermarché, on paye à l’entrée du parc la variété des loisirs proposés. Où est la police dans tout ça ? Dans les caméras de surveillances, les vigiles souriants et les tourniquets devant les caisses, mais surtout dans cette vérité aveuglante : il n’y a pas d’espace public dans un mall, il n’y a que la propriété partagée par des groupes privés, vous n’y êtes pas citoyens, mais clients potentiels. Ainsi, le mall juxtapose une fausse égalité – des biens à porter de tous – à un faux espace public : des fausses rues et des fausses places où on peut consommer ou s’abstenir, mais non manifester ou réclamer. Cette privatisation de l’espace publique est très avancée en Californie. Peut-être pendant quelques secondes a-t-on pensé que le Maroc était une Californie, comme le disaient les Français des années 1930, peut-être est-ce l’idée qu’on nous vendra à chaque fois qu’on ira au Morocco Mall ?

En attendant, l’Intérieur reste entre des mains traditionnelles.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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