« Boustrophédon » est un mot compliqué pour désigner une réalité tortueuse : les écritures qui se tracent indifféremment depuis la droite ou la gauche. Ou plus exactement, celles qui, arrivées au bout d’une ligne, reprennent à la ligne suivante par la fin. Provenant de deux mots grecs désignant le mouvement du bœuf de labeur qui, parvenu au bout d’un champ, continue le tracé de son sillon en tournant de direction, il renvoie à des types d’écritures rares et archaïques.

Il y a quelques années, un parti a été créé au Maroc avec, pour blason, un tracteur. Beaucoup de choses changent quand on passe dans l’agriculture d’une énergie animale à une énergie mécanique, mais pas la manière « boustrophédon » du tracé du sillon. Le PAM n’avait ni gauche ni droite, mais tirait à vue, dans toutes les directions.

Il va, nous dit-on, passer à gauche. A gauche de quoi ? De lui-même ? Créer comme une machine électorale à écluser tout ce que les partis administratifs avaient de carriéristes, au risque même de les vider, il a également réussi à attirer dans ses rangs d’authentiques gauchistes et gauchisants. Sur la cartographie partisane du Maroc, il n’était en réalité ni à droite, ni à gauche, ni même au centre, il était seul et visait à le rester, en dévorant le reste, ou en l’expulsant. Cet alliage baroque s’appuyait sur deux piliers : l’anti-islamisme, et une idéologie du développement. Survint le printemps arabe…

Anti-islamisme et taux de croissance   

Ces caractéristiques paraissent anodines. Mais à y regarder de plus près, elles laissent songeur sur la route que le Maroc aurait emprunté si le PAM… En effet, qu’était le PND de Moubarak, qu’était le RCD de Ben Ali, si ce n’est, d’abord, ces deux cordes enroulées : l’anti-islamisme, comme argument de police intérieure et de justification internationale, et la religion du taux de croissance ? Et qu’étaient leurs rangs, sans l’affairisme allié aux intellectuels libéraux ? Le cheminement qui a conduit les Partis-Etats arabes, à partir des années 1970, du nationalisme autoritaire et prosoviétique à l’autoritarisme libéral et pro-américain, est complexe et tortueux. Il associe conversion des camarades en businessmen, ralliement d’intellectuels effrayés par l’islamisation sociale, et hégémonie américaine sur la région. Mais qu’une formation politique marocaine ait cherché à reproduire, au milieu des années 2000, en accéléré, le même processus, est saisissant. Est-ce un retard historique que le Maroc cherchait à combler, même par l’absurde, en se dotant à son tour d’un parti libéral et potentiellement hégémonique et dictatorial ? Rêvons un peu : sans les révolutions, sans la pression de la rue et la contagion internationale, le PAM aurait pu finir premier dans une course sans enjeux. Telle était donc notre misère politique : un trou noir politique dévorant partis administratifs et partis historiques, et une opposition islamiste qu’on souhaitait pousser, sans doute, à la radicalisation et à la faute.

Retour à 2

Le printemps arabe a sapé les fondements du PAM : l’islamisme, d’argument policier, est devenu protagoniste au pouvoir, et l’efficacité économique ne peut plus pallier le retard politique. Le sillon tracé dans le champ des dernières années pouvait, indifféremment, s’écrire depuis la droite ou la gauche. Le retour du politique, généralisé dans la rive sud de la Méditerranée, ne tolère plus de telles écritures « boustrophédon »… L’expérience historique des démocraties reproduit invariablement un champ politique binaire : droite et gauche françaises, social-démocratie et démocratie chrétienne allemandes, démocrates et républicains américains. Cela est compréhensible : structurellement, seule l’opposition réglementée de 2 brise la domination pathologique de 1. Il est possible que dans l’état actuel des jeunes démocraties arabes, on se dirige vers une topographie de type gauche de frères musulmans et d’alliés contre droite de salafiste et de conservateurs. Quant aux partis dominants par le consensus et la terreur, ils ont vécu.

Un tissu qu’on tire en tous sens se déchire au centre. Le PAM devra clarifier ses points cardinaux ; il y perdra beaucoup de membres, mais le pays y gagnera beaucoup.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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