Il y a quelques semaines, un incendie accidentel détruisit l’Institut d’Egypte, au Caire. Les débris d’archives flottèrent longtemps dans les rues enfumées par les flammes et les gaz lacrymogènes comme des oiseaux de mauvais augures. On tenta de sauver quelques papiers, quelques documents mutilés, mais vainement, comme on recueillerait des morceaux d’ailes brisées. Une époque se tourne.

Bonaparte en Egypte

La révolution française eut un effet décisif sur le devenir politique de l’Europe continental. Les faits sont connus : les guerres menées par la jeune République contre les coalitions monarchiques, en Italie, en Rhénanie, dans les Flandres, puis jusqu’en Russie avec Napoléon, contribuèrent à l’exportation des nouvelles idées. Mais les semailles ne furent pas univoques. Beaucoup d’historiens de l’Europe centrale soulignèrent ce paradoxe : les idées d’émancipation furent exportées par une armée d’occupation. La difficulté de l’Europe centrale à se démocratiser, et l’avenir qu’elle procura au nationalisme autoritaire, y trouvent leur origine.

Ce paradoxe – la démocratie exportée par la guerre – le monde arabe, et l’Egypte surtout, le connut précocement : en 1798, un jeune général de la France révolutionnaire prit le contrôle du pays. Pour quelques temps, Bonaparte expérimenta une politique nouvelle, qu’on n’appelait pas encore colonisation : modernisation des villes, création d’écoles et de dispensaires, fouilles archéologiques et revalorisation du patrimoine… Vaincus par une intervention britannique, les Français se retirèrent, et Napoléon alla chercher en Europe une gloire qui s’était dérobée en Orient. Mais l’expédition laissa quelques traces indélébiles. L’Institut d’Egypte en fit partie. Mohammed-Ali aussi.

Ce dernier, qui prit le pouvoir en Egypte au nom d’Istanbul, après le départ des Français, est la conséquence directe de l’expédition de Bonaparte, comme l’Institut d’Egypte ou la pierre de Rosette. Tout dans son parcours renvoie à l’épopée de Napoléon, et la possibilité même de ses succès militaires, de sa modernisation du pays à marche forcée, était conditionnée par le soutien de la France et des vétérans des armées napoléoniennes, mis au chômage par le Congrès de Vienne et partis se refaire une vie sur les bords du Nil.

Moderniser sans démocratiser

Mohammed-Ali était illettré, il fut d’abord cultivateur de tabac en Macédoine, il ne parlait pas arabe et s’intéressait très peu à la pensée et au savoir théorique. Cependant, il comprit vite et bien que désormais la rationalité et l’efficacité technique primaient sur le reste. Il envoya les premières missions d’étudiants en Europe et multiplia les écoles et les casernes. Par contre, jamais il ne chercha à libéraliser politiquement son régime, et de l’Europe il prit tout sauf l’essentiel, la démocratie.

Des réalisations de l’Albanais, le fondamental – procurer au Moyen-Orient une indépendance géopolitique – échoua, mais la figure du modernisateur autoritaire qu’il légua hanta la région jusqu’à récemment. L’idée qu’il se faisait de la puissance d’un pays, la modernisation sociale mue par le seul intérêt militaire, la fragilité de ce type de modernisation, tous ces éléments se retrouveront, par morceaux ou en totalité, chez Atatürk et Reza Khan, Nasser et Saddam, Kadhafi et Assad. Et très longtemps après l’évanouissement du vertige bonapartiste en Europe, le Moyen-Orient continuera à subir la prégnance de ce symbole d’une modernité particulière, mêlant idées nouvelles et violence.

Dans son film Adieu Bonaparte, Youssef Chahine dénigre la figure du petit Corse irascible en mettant en relief le personnage du général Caffarelli, plus porté à comprendre qu’à dominer. Cependant, c’est Napoléon Bonaparte qui marqua Mohammed-Ali, et c’est Mohammed-Ali qui légua à l’histoire qui allait suivre cet horizon pathologique : moderniser par la guerre et la dictature.

L’incendie de l’Institut d’Egypte est une catastrophe culturelle. On peut souhaiter que le bâtiment soit restauré, que son rôle soit revalorisé. Cependant, quelque chose de ce qu’il a représenté est définitivement mort le jour où, à quelques centaines de mètres de là, les foules place Tahrir apprirent le départ de Moubarak : la fin du vertige bonapartiste chez les Arabes.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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