Safe sex, safe politics

Publié: 18 janvier 2012 dans Culture et politique, Etat et démocratie, Médias, Printemps arabe
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Il y a quelques années, l’écrivain américain Bruce Benderson écrivit un essai court et incisif dans lequel il liait deux phénomènes : l’appauvrissement de la vie sociale dans les rues des villes américaines, mêmes les plus vivantes, comme New York, et le développement de l’espace virtuel. Bruce Benderson pensait en particulier à la sexualité. Mais ce phénomène – l’appauvrissement de la réalité physique au profit de la réalité virtuelle – touche toutes les dimensions de la vie humaine : l’amitié comme le travail, la consommation comme la pédagogie, peuvent émigrer de la dimension physique à la dimension téléinformatique. Si la sexualité était particulièrement visée par Benderson, c’est qu’il y voyait la révélation d’un inconscient puritain qui prédisposait les Nord-Américains à développer les médias au détriment du contact physique.

Répression réelle, politique virtuelle

Les rapports que le protestantisme entretient avec les nouvelles technologies ouvrent des perspectives insoupçonnées et riches sur la culture contemporaine. Mais laissons de côté cet aspect pour nous intéresser à une autre réalité : les relations qu’entretenait le monde arabe avec la politique, et le rôle qu’Internet jouait à cet égard.

En Tunisie, en Egypte, dans d’autres pays encore, tout au long des années 2000, deux réalités ont coexisté : une répression politique pathologique, et le développement rapide et soutenu des réseaux sociaux sur Internet. Certes, les régimes à Tunis comme au Caire tentaient de contrôler ces espaces virtuels, mais sans la vigueur et l’efficacité dont ils faisaient preuve à l’égard de leur presse écrite ou de leurs espaces urbains. On aboutissait à ce suprême paradoxe, typique du monde arabe, et de lui seul : une dépolitisation massive de l’espace public « réel », joint à un espace virtuel politique florissant. Ben Ali, comme Moubarak, comme la majorité de ceux qui les entouraient, regardaient cette double réalité avec sérénité : tant qu’ils contrôlaient la rue – celle qui potentiellement fait l’émeute ou le coup d’Etat – peu leur importait que les claviers bourdonnent, que les écrans murmurent, que les serveurs bouillonnent.

Un même puritanisme, pour en revenir à Bruce Benderson, commandait donc la politique arabe, comme la sexualité nord-américaine que l’écrivain dénonçait : tout faire, tout dire, tout penser, mais chez soi, à distance. Sexualité et politique sous cellophane.

Crise de la représentation ?

Les révolutions arabes de 2011 ont brisé ce charme : l’onanisme politique s’est cristallisé en confrontations sanglantes place Tahrir ou dans les rues de Tunis. Mais le tiraillement entre un engagement virtuel et des manifestations violentes laisse croire que le nouvel équilibre politique n’a pas encore était précisé.

La majorité des jeunes internautes des années 2000 n’étaient pas engagés, mais la majorité des jeunes engagés le faisaient sur Internet. Là où l’éducation politique s’était faite dans les casernes dans les années 40 et 50, dans les camps d’entraînement afghans dans les années 80 et 90, elle fut élaborée, dans les années 2000, devant des écrans d’ordinateur. On ne sait pas encore qu’elle type d’idéologie cet apprentissage produit, ni même, en réalité, par quels instruments elle pourra concrétiser ses revendications. Mais le sort des urnes, dans plusieurs pays arabes, montrent d’ores et déjà que de tels instruments ne sont toujours pas élaborés, et que le pouvoir échappe encore à ceux qui ont épeler leurs premières syllabes politiques devant des écrans.

Néanmoins, là où la « safe politics » virtuelle ne concernait que les dictatures arabes, cette absence de liaison entre le militantisme virtuel et sa traduction réelle est générale. Dans les vieilles démocraties également, des partis de plus en plus dévitalisés font toujours la vie publique, là où de plus en plus d’engagement virtuel trépigne à la recherche d’une manière de convertir son action en propositions réelles. Il y a là, probablement, un enjeu crucial que les prochaines décennies devront confronter : renouveler la démocratie représentative née au XVIIIème siècle, en la réconciliant avec les nouveaux medias.

Omar Saghi

Paru dans le Soir-Echos.

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